Mardi 10 janvier 2012 2 10 /01 /Jan /2012 14:09

Bien sûr cet article du Monde, "Deux petites culottes au fil de la procédure", du 11 janvier 2012 pourrait être le point de départ de débats bien plus hardis que ceux qui consistent à parler chiffons...  

Mais dans quelle disicipline pourrait-on l'insérer au regard des activités sérieuses de l'UIA de Granville ?

 

Police et vieilles dentelles

 

Faits "d'hiver" (comme celui de Vains)

Peut-être un rapport direct avec la prochaine conférence (vendredi 3 février 2012) de Jean-Yves LEPETIT "L'irruption des faits divers dans la presse : une mutation de la nature de l'information" ?

 


Avranches: une grève de la faim pour sauver sa... par france3bassenormandie_845


  L'article du Monde

  Deux petites culottes au fil de la procédure

Nous, soussigné gendarme X, agent de police judiciaire, sous le contrôle de l'adjudant Y, vu les articles 20, 21-1 et 75 à 78 du code de procédure pénale, rapportons les opérations suivantes : le 16 octobre, Mme T se présente à notre unité et manifeste le désir de déposer plainte contre X pour vol de linge. Nous enregistrons sa plainte. " Suivent dix pages de procédure, soigneusement cotées et paraphées. Elles commencent par la déposition de la plaignante :

" J'avais étendu mon linge sur le fil à 11 heures, samedi. Je me suis absentée l'après-midi et, à mon retour, j'ai remarqué l'absence de deux culottes. - Pouvez-nous nous décrire les vêtements qu'il vous manque ? - Il s'agit d'une culotte blanche de taille 36 et une autre de couleur beige de taille 38. Je pense que mon voisin, M. Z, peut être l'auteur de ce vol, mais sans certitude. "

Dans une petite ville d'Aquitaine, le gendarme X flanqué du maréchal des logis-chef Y vont le lendemain au domicile du voisin, pour lui annoncer sa convocation à la gendarmerie. Un mois passe. M. Z se présente à la date prévue. Il est retraité, un peu dépressif, et reconnaît tout de suite qu'il est l'auteur du vol.

" Pourquoi avez-vous pris les deux culottes alors qu'il y avait d'autre linge ?- Qu'en avez-vous fait ?- Je suis rentré chez moi et je les ai mises dans le sac-poubelle.- En avez-vous parlé à votre épouse ?- Non, elle l'a appris quand vous êtes venus, elle l'a raconté à ma fille, qui m'a engueulé.- Pourquoi êtes-vous en mauvais termes avec vos voisins ?- Il fait du bruit le week-end avec sa tronçonneuse et le burin sur la ferraille. "

Le gendarme X informe le procureur de la République. Celui-ci demande au voisin de dédommager sa voisine, en échange de quoi il prononcera contre lui un simple rappel à la loi.

En décembre, la procédure s'épaissit. " Nous, gendarme X, sous le contrôle de l'adjudant-chef Y, poursuivant l'enquête en cours, joignons à la procédure l'attestation du dédommagement que nous remet Mme T, accompagnée du ticket de caisse d'un montant de 33,40 euros. Elle reconnaît avoir reçu un chèque correspondant de la part de M. Z. " Le ticket de caisse de l'achat d'un " boxer Capucine " et d'un " shorty Joséphine " dans un hypermarché est enregistré dans le dossier.

M. Z est convoqué une nouvelle fois. Le procès-verbal de " notification de rappel à la loi " est dressé. Le gendarme X reprend la plume : " Ce jour comparaît devant nous M. Z, auquel il est reproché d'avoir, sur le territoire national, frauduleusement soustrait une culotte blanche taille 36 et une autre culotte taille 38 sur un fil à linge au préjudice de Mme T. L'informons que, s'il était poursuivi devant le tribunal correctionnel, les peines maximales encourues pour les faits cités sont de trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende. Invitons le comparant à ne pas renouveler l'infraction. La personne affirmant ne pas savoir lire, lecture lui est faite. "

Mme T décide de maintenir sa plainte. Le procureur est à nouveau saisi. Décide de classer sans suite. Fin de la procédure.

Pascale Robert-Diard

© Le Monde
Oui, les affaires du monde sont importantes, ne tiennent parfois qu'à un fil mais sont aussi parfois navrantes...
Par Jipé - Publié dans : Université IÂ
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Vendredi 26 août 2011 5 26 /08 /Août /2011 18:15

Déjà publiés sur un autre blog. Mais qui a dit cela ?

 

Le silence est le dernier refuge de la liberté.

Le silence est un ami qui ne trahit jamais.

La plus grande révélation est le silence.

Le silence s'entend si bien quand tout est silencieux.

Par Erwan - Publié dans : Aphorismes et sentences
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Vendredi 17 juin 2011 5 17 /06 /Juin /2011 16:17

 

 


Franck Biancheri, Newropeans, l'UE et la crise... 

 

 

Dislocation géopolitique mondiale

 

LEAP 2020 


 


Hervé Juvin sur France 24

 

 

Dominique Plihon Économiste / Université Paris-XIII-Nord Rédaction : 2002

 

"Le changement de siècle a été dominé par la montée en puissance de la finance mondialisée. Cette transformation porte un nom : la globalisation financière, définie comme la création d’un marché unique de l’argent au niveau planétaire.

En principe, la création d’un marché planétaire de l’argent doit entraîner une meilleure allocation du capital dans les secteurs et les pays qui composent l’économie mondiale. Mais on constate simultanément que les mutations financières se sont traduites par une instabilité accrue avec des crises boursières et de change récurrentes. Tout en étant liée à la mondialisation des échanges de biens et services, la globalisation a été beaucoup plus importante dans le domaine financier.

Pour certains, la sphère financière se développerait d’une manière autonome par rapport à la sphère réelle de l’économie. Cette interprétation est erronée. En fait, la finance est au cœur de l’économie, avec des conséquences considérables sur la croissance, l’accumulation productive et la répartition des richesses dans le monde. La création d’un marché planétaire des capitaux.

La libéralisation financière qui s’est produite depuis les années 1980 a entraîné l’abolition des frontières entre des marchés jusque-là séparés : ouverture à l’extérieur des marchés nationaux, mais également, à l’intérieur de ceux-ci, éclatement des compartiments existants : marché monétaire (argent à court terme), marché financier (capitaux à plus long terme), marché des changes (échanges des monnaies entre elles), marchés à terme, etc. Désormais, celui qui investit (ou emprunte) recherche le meilleur rendement en passant d’un titre à l’autre, ou d’une monnaie à l’autre, ou d’un procédé de couverture à l’autre : de l’obligation en euros à l’obligation en dollars, de l’action à l’option, de l’option au future... Au total, ces marchés particuliers (financier, change, marché à terme...) sont devenus les sous-ensembles d’un marché financier lui-même devenu mondial.

Le système financier international prend désormais la forme d’un méga-marché unique de l’argent, qui se caractérise par une double unité. Unité de lieu, car les places sont de plus en plus interconnectées grâce aux réseaux modernes de communication, et unité de temps, en raison du fonctionnement en continu du marché sur les places financières d’Extrême-Orient, d’Europe et d’Amérique du Nord. Sur ce marché, les entreprises multinationales industrielles et financières peuvent emprunter ou placer de l’argent sans limites où elles le souhaitent, quand elles le souhaitent, en utilisant tous les instruments financiers existants. L’économie mondiale dominée par la finance internationale La globalisation financière est allée de pair avec la montée en puissance des acteurs financiers, au premier rang desquels les investisseurs institutionnels, notamment les fameux fonds de pension anglo-saxons. Ces investisseurs gèrent un portefeuille d’actifs qui était estimé à près de 30 000 milliards de dollars en 1998, ce qui dépasse le PIB global des principaux pays industrialisés. Ces actifs sont inégalement répartis selon les pays : 60 % sont détenus aux États-Unis, contre seulement 11 % pour le Japon, 10 % pour le Royaume-Uni, 6 % pour la France et 5 % pour l’Allemagne. En prenant des participations importantes dans les entreprises, ces investisseurs exercent une grande influence sur la sphère productive de l’économie.

On estime ainsi qu’en France les investisseurs étrangers détiennent plus de 40 % des grandes sociétés figurant à l’indice CAC 40. En tant qu’actionnaires, les fonds de pension américains imposent une gestion gouvernée exclusivement par l’augmentation de la rentabilité des fonds propres et la maximisation de la valeur actionnariale. L’objectif prioritaire n’est plus d’assurer la croissance de l’entreprise, comme dans la période fordiste, mais de réaliser des gains de productivité, et éventuellement de réduire les capacités et de fermer des unités de production pas assez rentables par rapport aux normes imposées par les investisseurs [voir « Un nouveau capitalisme s’affirme, mondialisé et dominé par la finance »]. Dans ce nouveau contexte, la taille de l’entreprise et l’emploi salarié deviennent des variables d’ajustement. Le paradoxe est que les salariés, qui sont frappés par cette insécurité croissante du capitalisme financier international, sont par ailleurs les propriétaires des portefeuilles gérés par les fonds de pension. Les investisseurs internationaux ont également une grande part de responsabilité dans les crises financières qui ont secoué les pays émergents [voir « Une réforme du Système financier international s’impose d’urgence »], que ce soit au Mexique (fin 1994), en Asie du Sud-Est (1997) au Brésil (1999) ou en Argentine (2001). À la recherche de gains spéculatifs, et suivant un comportement grégaire, ils investissent massivement sur les marchés financiers de ces pays, puis n’hésitent pas à se désengager brutalement lorsqu’ils perdent confiance. Ces comportements ont causé des dégâts économiques et sociaux considérables.

La Banque mondiale a ainsi estimé que la chute de l’activité économique occasionnée par ces crises en 1997-1998 a eu pour conséquence le doublement du nombre de pauvres, qui a atteint quatre-vingt-dix millions de personnes en Indonésie, en Thaïlande, en Malaisie et aux Philippines. Le système financier international est-il devenu plus efficace ? Selon la théorie économique orthodoxe, la création d’un marché mondial des capitaux concurrentiel, fonctionnant sans entraves, doit accroître l’efficacité du système financier, en permettant une réduction du coût des financements et une meilleure allocation des capitaux entre pays et entre secteurs d’activité. De quoi apporter plus de croissance à l’économie mondiale. L’observation de la réalité conduit à des conclusions plus nuancées. En effet, les financements internationaux se dirigent vers un petit nombre de pays : d’une part, les principaux pays industrialisés et, d’autre part, les pays en voie d’industrialisation, une vingtaine au total, comprenant essentiellement la poignée de pays émergents d’Asie, d’Amérique latine et d’Europe centrale. Au total, selon la Banque mondiale, les pays industrialisés (15 % de la population mondiale) ont reçu en 2000 plus de 90 % des flux financiers internationaux privés, dont environ 84 % des investissements directs. Le paradoxe est qu’une partie de ces pays n’ont pas véritablement besoin de recevoir des financements internationaux dans la mesure où ils bénéficient d’une épargne nationale élevée et suffisante pour financer leurs investissements. Ce phénomène est particulièrement net pour les « dragons » asiatiques, notamment l’Indonésie, la Corée du Sud et la Malaisie, dont les taux d’épargne nationaux (environ 35 % du PIB) sont parmi les plus élevés du monde. En revanche, la grande majorité des pays en développement, dont les besoins de financement sont importants, ne bénéficient que d’une faible part de ces apports de capitaux et restent tributaires des financements publics internationaux [voir « Malgré ses évolutions, le financement du développement reste inadapté aux besoins des pays pauvres »]. On ne peut donc affirmer, si l’on se situe dans une optique de croissance à long terme et de réduction des inégalités entre pays, que la finance internationale contribue efficacement à l’allocation des ressources financières à l’échelle de l’économie mondiale.

 

Un dernier problème soulevé par la finance globalisée est celui de la démocratie. À la suite de la libéralisation financière, qui a réduit au maximum l’intervention des États, les marchés supplantent désormais la régulation publique dans le fonctionnement du système financier international. Cela se traduit concrètement par le fait, constaté tous les jours, que les gouvernements démocratiquement élus sont placés sous la surveillance d’un petit nombre d’acteurs privés qui ne sont responsables que devant leurs actionnaires. Cela pose évidemment la question de la légitimité des décisions et conduit à un déficit de démocratie."

Par Erwan - Publié dans : Prospective & économie
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Lundi 13 juin 2011 1 13 /06 /Juin /2011 15:49

 

L'URL source de ces 2 pages

 


L'ABBAYE DU MONT SAINT-MICHEL

ET LA PREPARATION INTELLECTUELLE

DU GRAND SIECLE

 

Il reste encore beaucoup de recherches à faire pour déterminer la part exacte de l'abbaye du Mont Saint-Michel dans la préparation du Grand Siècle 1. Le Grand Siècle c'est aussi le siècle d'Aristote, plus exactement celui de la diffusion et de l'assimilation du "Corpus Aristotelicum " tout entier, connu jusque là seulement d'une façon fragmentaire et sporadique. En effet, depuis Boèce, les Occidentaux avaient à leur disposition un instrument de travail indispensable pour assimiler les lois de la pensée correcte, à savoir une partie de la Logique d'Aristote traduite en latin, la dialectique, tellement en honneur chez certains de nos contemporains. Mais d'autres traités de la Logique du grand philosophe grec qui traitent des problèmes des raisonnements plus subtils et qui peuvent mener le penseur dans les pièges des sophismes, demeuraient inconnus parce que la langue grecque n'avait plus cette emprise sur les Occidentaux qu'elle exerçait autrefois sur l'élite intellectuelle de la Rome Impériale. La logique, instrument indispensable de toute recherche scientifique, n'était donc pas encore connue dans sa totalité, telle que l'inventeur de cette science l'avait léguée à sa postérité. Mais il faut dire autant, sinon plus en ce qui concerne les autres ouvrages du fondateur du Lycée. Grâce à sa logique, constituée en science, Aristote parvint à l'appliquer aux autres domaines du savoir: l'histoire naturelle, la physique, l'astronomie, la psychologie, la morale, la politique, voire même la métaphysique. Or, tous ces produits de l'esprit hellénique demeuraient encore pour très longtemps dans un oubli total en Occident, à cause de la méconnaissance de la langue grecque. La culture occidentale était une culture presqu'exclusivement latine où la connaissance d'autres langues, notamment celle du grec, fut très rare. A cet égard, il est intéressant de noter que si Saint Augustin avait une certaine connaissance de cette langue 2, Saint Thomas d'Aquin, un des plus grands connaisseurs et commentateurs de la pensée d'Aristote, s'est vu obligé de s'appuyer sur des traductions latines afin de découvrir et d'assimiler la pensée d'Aristote.

C'est donc l'ignorance de la langue grecque et, par conséquent, l'ignorance du milieu culturel de la Grèce antique et contemporaine qui empêcha pendant longtemps encore le renouveau intellectuel et proprement philosophique auquel nous assistions au XIIIe siècle. Bien sûr, il y eut des tentatives pour remettre en valeur l'étude et la connaissance du grec. Charlemagne entre autres, pour des raisons d'opportunité politique, demanda aux clercs de cultiver cette langue 3. Mais nous savons que, à part quelques cas sporadiques, pendant longtemps la langue grecque n'eut aucun succès retentissant auprès des intellectuels d'Occident. C'est d'autant plus mémorable qu'ils connaissaient tous les grands maîtres de la pensée grecque et qu'ils les suivaient, sans cependant se soucier de puiser aux sources directes. Sans doute, cet état de choses est-il dû aussi à l'influence prépondérante d'Augustin qui pour des siècles demeura presque l'unique maître spirituel et intellectuel de notre culture. Aussi bien est-il curieux de constater que les Occidentaux se contentaient de lire l'Ecriture Sainte dans les traductions latines. Si l'on pouvait se permettre de puiser la doctrine inspirée dans des traductions, à plus forte raison pouvait-on se contenter de puiser les connaissances de la philosophie de l'Académie ou du Lycée, non pas dans leurs sources, mais seulement dans les traductions latines partielles et parfois très défectueuses, que quelques rares érudits de l'antiquité chrétienne ou de la renaissance carolingienne léguaient à la postérité 4.

La connaissance de la langue grecque demeurait donc très sporadique. Çà et là, on peut relever dans les manuscrits latins très anciens quelques gloses en langue grecque qui sont les témoins, peut-être les seuls, de l'existence de tout un monde culturel fermé pour l'Occident. Un manuscrit très ancien du Mont Saint-Michel des débuts du XIe siècle (Avranches n° 236 fol. 97 r° ), par exemple, nous donne quelques échantillons de ces témoignages où l'un des moines s'amusa à marquer quelques expressions en langue grecque, ainsi par exemple, Dos me piin (donne-moi à boire) ou Meta xaras pie (bois avec joie) tout en ajoutant leurs traductions latines: da mihi bibere et libenter bibe. Mais outre ces expressions relevant de la vie quotidienne des moines, dans les manuscrits du Mont nous trouvons également des gloses philosophiques: les dix catégories d'Aristote 5. Il est impossible d'identifier l'auteur de ces gloses, mais par ailleurs, nous savons qu'à cette époque, bien que pour peu de temps, passa au Mont un moine appelé Anastase le Vénitien dont les chroniqueurs ont noté qu'il fut un grand connaisseur en grec. Si l'intérêt pour cette langue et les trésors intellectuels de cette culture persistait, il ne s'est pas encore concrétisé sous forme d'un mouvement. Ainsi que dans d'autres couvents ou abbayes, dans l'armarium du Mont Saint-Michel on conservait avec soin les traductions latines d'un certain nombre d'ouvrages qui permettaient aux moines de se familiariser avec les éléments de la culture grecque, en particulier la logique d'Aristote, ainsi que les premiers commentaires latins que Boèce et Porphyre nous avaient laissés.

Même si quelquefois nous avons l'impression qu'il existe des ruptures dans l'histoire, surtout lorsque nous sommes témoins nous-mêmes de bouleversements douloureux, après que les événements se soient calmés et que le temps pour une réflexion mure revienne, nous décelons, même entre les ruines, les éléments qui ont pu amener les bouleversements. Les grands événements de l'histoire ont été tous préparés, ainsi ceux de désordres intellectuels. C'est donc à juste titre que Gilson, grand historien de la pensée du moyen âge, a remarqué que les événements intellectuels du XIIIe siècle furent prépares par le XIIe siècle 6. C'est d'autant plus vrai que c'est au XIIe siècle que, grâce aux croisades et aux discussions théologiques avec Byzance, l'Occident commença à redécouvrir le milieu culturel grec.

Jean de Salisbury, cet érudit de son temps, ainsi que d'autres, parlent avec admiration du milieu byzantin. On y dégage surtout la personnalité d'un grand maître de la pensée qu'on appelle simplement le Philosophe7. Car, aux yeux des Byzantins du XIIe siècle, c'est Aristote seul qui mérite le titre de philosophe par excellence. Et si nous feuilletons les grands monuments écrits des maîtres de l'Université parisienne du XIIIe siècle, de Jean de la Rochelle à Albert le Grand ou à Thomas d'Aquin, ils nous rapportent la pensée d'Aristote en disant: sicut dicit Philosophus &emdash;ainsi que le dit le Philosophe. Cependant, il a fallu presqu'un siècle pour qu'Aristote reçoive la même autorité en Occident, dont il jouissait depuis des siècles dans sa terre natale.

L'autorité d'Aristote étant ainsi connue et reconnue d'un certain nombre d'Occidentaux qui eurent l'occasion de se rendre en Grèce, il n'est pas étonnant de voir naître des gens qui consacrèrent de longues années de leur vie à l'assimilation de cette langue qui seule pouvait leur permettre d'entrer en contact direct avec la pensée d'Aristote. Pour savoir ce qui se passa en ce domaine, nous sommes obligés de nous adresser au chroniqueur du Mont Saint-Michel. En effet, la Chronique de Robert de Torigni, grand abbé montois élu en 1154, nous a conservé deux gloses très curieuses, toutes deux rapportant un événement d'histoire littéraire important: à savoir la traduction, en latin, d'ouvrages d'Aristote et de Jean Damascène. Nous y reviendrons tout à l'heure. Entre-temps notons un fait important: la chronique dont il est ici question était l'exemplaire personnel de Robert de Torigni qu'il fit exécuter pour son propre usage et l'éditeur critique de sa chronique n'hésite point à dire que ces deux gloses viennent de la propre main du grand abbé du Mont Saint-Michel. Ces gloses nous parlent donc des traductions latines de traités d'Aristote et de l'ouvrage du grand théologien syrien intitulé Pégé gnôseôs et connu tout au long du moyen âge sous le titre de " De fide orthodoxa " (De la foi orthodoxe). Oeuvre d'une synthèse théologique, la Pégé gnôseôs devint bientôt l'idéal à suivre pour structurer les Sentences et, plus tard, pour fonder la synthèse des futures Sommes théologiques du XIIIe et du XIVe siècle. Si le traité de Jean Damascène eut un succès en ce qui concerne l'unification de la pensée théologique, il n'en devait pas moins exercer une influence pour faire accepter la pensée philosophique d'Aristote par les théologiens qui, ainsi que Pierre Lombard, la considéraient encore simplement comme un danger pour la foi. Nous savons que, même plus tard, l'entrée d'Aristote en Occident ne se fit pas sans difficultés, pensons seulement aux interdictions réitérées contre lui, de la part des autorités ecclésiastiques au cours du XIIIe siècle 8.

Mais ce qui nous intéresse à l'instant d'une façon particulière, c'est la glose de Robert qui parle des traductions d'Aristote.

"Iacobus clericus de Venecia transtulit de greco in latinum quosdam libros aristotilis et commentatus est, scilicet topica, analyticos priores et posteriores, et elencos, quamvis antiquior translatio super eosdem libros haberetur " 9.

 

Nous sommes en plein douzième siècle: cette glose ajoutée probablement avant 1169, se trouve intercalée entre les années 1128 et 1129. C'est donc à cette date-là que remonteraient les premiers essais de traductions faites par ce clerc appelé Jacques de Venise, c'est-à-dire à l'époque même où, à Tolède, l'archevêque Raymond entretenait toute une école de traducteurs qui traduisaient Aristote en latin à partir des textes arabes.

La personnalité ainsi que les activités de Jacques restent encore dans l'ombre malgré l'effort des historiens déployé depuis un siècle. Un bon nombre de manuscrits du XIIIe siècle portent son nom (translatio Iacobi), mais une glose découverte dans un manuscrit de Tolède 10 nous apprend qu'outre les traductions des traités d'Aristote, il traduisit aussi des commentaires. Suivant cette glose, les maîtres de France (Franciae magistri), tout en ayant sous leur main les traductions de Jacques, n'osent pas en parler bien qu'ils s'en servent, justement parce que ces traductions sont couvertes d'obscurité. Cela n'est pas du tout étonnant pour qui connaît Aristote dont certains traités &emdash;peut-être de simples notes d'élèves&emdash; posent de graves problèmes pour qui les veut assimiler.

Mais ce qui est important pour nous c'est d'apprendre l'existence de liens intimes entre Jacques et les maîtres de France, cc qui aide à comprendre pourquoi Robert de Torigni en parle dans sa chronique. D'ailleurs, Jean de Salisbury lui-même nous donne quelques précisions sur les activités de Jacques de Venise. En effet, dans une lettre adressée à Richard, archidiacre de Coutances et ami de Robert de Torigni, Jean de Salisbury demande à Richard de faire copier les oeuvres d'Aristote que ce dernier avait en sa possession, et qu'on lui fasse aussi des gloses quand le texte lui-même est difficile: Jean de Salisbury avait quelques doutes en ce qui concerne l'exactitude des traductions de Jacques. Il est certain &emdash;au moins c'est cela que des recherches philosophiques récentes nous révèlent&emdash; qu'il méconnaissait quelques règles de la grammaire et qu'il n'avait pas une connaissance très étendue de la mythologie grecque 11.

Jean de Salisbury nous apprend donc que, dans le milieu proche du Mont Saint-Michel, on possédait quelques récentes traductions d'Aristote, qu'on s'occupait de leur transcription et qu'on commençait même à les gloser. Cette nouvelle ne fait que mettre sous un jour nouveau la glose de la Chronique de Torigni, qui nous parle de récentes traductions de Jacques. Au Mont Saint-Michel, aussi bien qu'alentour du Mont, on s'intéressait donc activement aux nouveaux événements d'histoire littéraire et il est même certain qu'on collaborait à la diffusion des nouvelles traductions d'Aristote.

Robert de Torigni est le seul chroniqueur à rapporter la nouvelle sur les récentes traductions de Jacques. Ce fait revêt un intérêt tout particulier lorsqu'on fouille les manuscrits montois parvenus jusqu'à nous. En effet, l'armarium du Mont Saint-Michel nous a conservé quelques-uns des plus anciens exemplaires des nouvelles traductions d'Aristote, les plus anciens sans doute que nous possédions actuellement. Ces manuscrits remontent justement à l'époque de Robert de Torigni, donc à la seconde moitié du XIIe siècle. Ces traductions trahissent le contact direct du traducteur avec l'original grec, contrairement aux traductions sorties à la même époque de l'école de Tolède où l'on utilisait les textes arabes d'Aristote, textes souvent eux aussi, traduits du syriaque 12. Or, justement, Robert nous écrit dans sa Chronique: Jacques de Venise a traduit les traités d'Aristote du grec en latin.

Avant d'examiner le contenu exact de ces manuscrits précieux, il faut dire un mot sur le problème de leur provenance.

En ce qui concerne la provenance des manuscrits du Mont Saint-Michel en général, l'historien est encore dans l'embarras. Car le premier catalogue de l'armarium dressé par Dom Michel remonte seulement au XVIIe siècle 13. Mais. heureusement, les indices trouvés dans un bon nombre de manuscrits remontent bien en arrière, jusqu'au Moyen âge, notamment à la fin du XIIIe ou au début du XIVe siècle. En effet, les manuscrits aristotéliciens du Mont portent généralement en gros caractères gothiques les provenances: Iste liber est abbaciae Montis Sancti Michaelis in Periculo Maris Ordinis Sancti Benedicti Abrincensis diocesis. Mais ce qui est plus important encore pour nous c'est qu'à l'exception de trois manuscrits, les manuscrits aristotéliciens ne portent que la signature de l'armarium du Mont Saint-Michel, ce qui nous permet d'exclure l'existence d'autres propriétaires 14. Cependant en ce qui concerne les traites d'Aristote qui remontent au XIIe siècle, même si à l'aide des signatures il nous est impossible de remonter jusqu'au XIIe siècle pour prouver leur provenance montoise d'une façon sûre et malgré cette lacune d'indices historiques, il faut tout de même admettre comme hypothèse raisonnable qu'ils appartenaient au Mont déjà à l'époque où Robert de Torigni fut abbé. Car ces manuscrits constituent d'une manière tout à fait naturelle les preuves matérielles de ce que Robert de Torigni nous dit dans sa Chronique. Robert fut au courant des nouvelles traductions d'Aristote; nous savons par ailleurs que ces manuscrits composaient bientôt une bibliothèque qui rivalisait avec celle du Bec, une des plus riches de l'époque dont il a d'ailleurs fait le catalogue lui-même 15. Ensuite, Robert fut un homme de culture universelle auquel n'échappa aucun domaine des sciences et de la culture de son époque. On ne peut donc que difficilement supposer qu'il n'ait pas fait copier ces nouvelles traductions qui excitaient déjà la curiosité des hommes de lettres de l'époque.

Enfin, pour appuyer davantage notre hypothèse, il faut diriger notre attention sur un fait important : les manuscrits montois contenant ces anciennes traductions ne portent pas le nom de leur traducteur. Pourtant, grâce à des études historiques et philosophiques du grand savant italien Minio-Paluello, nous savons maintenant qu'une grande partie de ces premières traductions portent indubitablement les caractéristiques du style de Jacques de Venise dont Robert parle dans sa Chronique 16. Si le nom du traducteur ne se trouve nulle part sur les marges des parchemins, c'est que, probablement, dans le milieu où on les possédait, on connaissait leur traducteur. Or, Robert de Torigni fut certainement au courant des traductions de Jacques; il était donc inutile de mettre le nom de Jacques en tête de ses traductions. Ne peut-on pas alors en conclure que ces monuments précieux et uniques d'histoire littéraire appartenaient au milieu montois déjà à l'époque où Robert fut abbé ?

Même si l'historien ne parvient jamais à une certitude absolue en ce qui concerne la provenance exacte de ces manuscrits, un fait est certain: c'est à l'abbaye du Mont Saint-Michel que nous devons leur conservation.

Maintenant, permettez-moi de passer en revue brièvement ces manuscrits qui constituent des trésors inestimables de l'histoire littéraire de l'Europe Occidentale. Car, dans l'état actuel de nos connaissances, les deux manuscrits 221 et 232 d'Avranches appartenant au XIIe siècle sont les exemplaires les plus anciens que nous possédions des Libri naturales et de la Métaphysique d'Aristote 17.

Une partie de ces traités a été copiée probablement au scriptorium du Mont Saint-Michel. Le manuscrit d'Avranches 232 contenant la Metaphysica vetustissima, le De Generatione et corruptione et l'Ethica vetus est d'origine inconnue, mais probablement exécuté dans le Nord de la France. Par contre, le manuscrit 221 qui contient le De Anima, le De memoria et la Physica (avec le De Intelligentia) a été copié au Mont Saint-Michel même. Le manuscrit 232 pouvait très bien servir comme modèle aux copistes pour la diffusion des oeuvres d'Aristote qu'il contenait. Même si leur provenance laisse planer quelques ombres dans l'esprit de l'historien, leur ancienneté, par contre, ne peut faire aucun doute. Il faut tout de même remarquer que les trois traités aristotéliciens contenus dans le manuscrit 232 d'Avranches se trouvent également dans un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford (Bodleian Selden supra 24), mais ils sont, eux aussi, selon toute probabilité, originaires du Nord de la France. A part peut-être le De generatione et corruptione, dont la copie contenue dans le manuscrit d'Oxford semble plus ancienne, tous les textes conservés dans les manuscrits d'Avranches dont nous venons de parler constituent les documents les plus anciens que nous possédions de ces premières traductions latines.

Les manuscrits d'Avranches 221 et 232 méritent encore une attention particulière à cause des notes marginales et interlinéaires qui s'y trouvent. En effet, les traités contenus dans ces deux volumes portent des notes contemporaines, d'une écriture parfois très soignée. Les gloses accompagnant les textes semblent être le résultat de la plus ancienne exégèse latine des ouvrages d'Aristote. Ainsi, les moines du Mont Saint-Michel nous ont-ils légué le plus ancien commentaire du De Anima, du De Generatione et corruptione, de l'Ethica vetus, du De memoria, de la Physica et de la Metaphysica vetustissima.

A qui devons-nous ces premiers essais latins d'exégèse ? En ce qui concerne les notes dont la Metaphysica vetustissima se trouve assortie, il faut y voir l'oeuvre de Jacques de Venise lequel, selon toute vraisemblance, n'aurait fait que traduire en latin (avec le texte principal) les paraphrases d'un auteur grec inconnu. La glose d'un manuscrit de Tolède parle explicitement de commentaires traduits par le même Jacques 18. Il est donc très probable que ce premier commentaire de la métaphysique d'Aristote soit simplement la traduction de Jacques.

Quant aux autres commentaires, le problème de leur origine n'a pas encore trouvé de solution satisfaisante: n'est-il pas permis cependant d'en attribuer la paternité au milieu intellectuel de Richard, archidiacre de Coutances, auquel Jean de Salisbury a demandé d'ajouter des notes explicatives aux textes obscurs d'Aristote? Cette hypothèse rendrait compte de la présence, au Mont Saint-Michel, de ces exemplaires glosés, d'autant mieux que les rapports entre Richard et le Mont sont dûment attestés. Ce serait grâce à la collaboration active avec ce premier centre latin d'exégèse aristotélicienne &emdash;vraisemblablement dirigé par Richard&emdash; que l'abbaye du Mont Saint-Michel aurait été à même de conserver ces documents de valeur inappréciable pour l'histoire de l'aristotélisme latin

Nous pouvons affirmer sans exagération que le Mont Saint-Michel a pris une part active dans la préparation des mouvements intellectuels du Grand Siècle. Il n'est guère d'historien -catholique ou incroyant- qui n'admette que le XIIIe siècle représente le sommet de ce qu'on appelle, par un terme impropre et disons péjoratif, le Moyen âge. L'invasion de l'aristotélisme dans l'Occident chrétien, qui demeurait une unité homogène avec le triomphe du néoplatonisme d'Augustin, représente l'événement capital du XIIIe siècle. Avec Aristote - et ses commentateurs arabes- s'étend en Occident l'esprit scientifique qui jusqu'ici ne se manifestait que dans la Logique. Maintenant le même esprit pénètre dans tous les domaines du savoir humain, y compris les spéculations morales ou métaphysiques. Une hypothèse solidement fondée permet d'affirmer que Robert de Torigni joua un rôle important de pionnier dans la diffusion de la nouvelle littérature scientifique et philosophique qui devait donner au siècle de Saint Louis sa physionomie propre.

Nous pouvons dire, cependant, que le mouvement lancé et soutenu par l'abbé du Mont Saint-Michel n'a pas pris fin avec sa mort. Bien que les travaux du scriptorium montois, après la disparition de Robert, ne nous soient pas suffisamment connus, un grand nombre des manuscrits conservés témoignent d'un intérêt inlassable pour la littérature sacrée et profane. C'est probablement à cette époque que le Sic et Non - ouvrage du maître de la logique aristotélicienne que fut Abélard -, apparaît dans l'armarium 12 de l'abbaye, ce qui atteste incontestablement l'ouverture d'esprit des moines montois, toujours avides de connaître et de s'aligner au progrès de la pensée.

En ce qui concerne les écrits de la littérature aristotélicienne proprement dite, au cours du XIIIe siècle, on continue à les copier au Mont. Bien entendu, l'importance de ces copies est moindre au point de vue de l'histoire littéraire. Car, à cette époque les centres culturels se déplacent vers les villes où, comme à Paris, et ensuite à Oxford et ailleurs, on fonde des universités. C'est elles qui deviennent, comme la Faculté des Arts de l'Université de Paris, les nouveaux centres où l'on diffuse la nouvelle culture, basée non seulement sur les ouvrages logiques du Stagirite - ce que l'on lisait déjà dans les écoles monastiques et épiscopales des temps révolus - mais particulièrement le corpus Aristotelicum au fur et à mesure qu'il devient accessible dans son intégralité. Avec les Libri Naturales d'Aristote, et sa Métaphysique, on commence à découvrir également les grands commentateurs du Stagirite: Avicenne (Ibn Sîna) et Averroès (Ibn Rochd). Ce dernier ne manque pas d'aggraver la crise intellectuelle provoquée déjà par l'intrusion de la philosophie grecque païenne: par suite de sa doctrine concernant l'unicité de l'intelligence fondée sur le Péri psychés d'Aristote. Mais nous ne voulons rien anticiper. Revenons en donc aux manuscrits montois du grand siècle.

Apparaissaient alors à l'armarium du Mont, outre des ouvrages de logique comme les Premiers et les Seconds Analytiques, les Catégories, la Réfutation des Sophismes, le Periermeneias et les Topiques, le De Longitudine et brevitate vitae l'Ethica Nova (c'est-à-dire le livre I de l'Ethique à Nicomaque), la Physique, la Métaphysique, ainsi qu'un commentaire sur l'Ethique à Nicomaque. Cette liste montre suffisamment l'intérêt persistant des moines pour la logique d'Aristote, mais les Libri Naturales dont la lecture fut interdite à l'Université de Paris, ont également attiré leur curiosité.

Arrêtons-nous un instant et regardons de près le texte de ces traductions. Si une partie de ces nouvelles traductions latines est d'origine inconnue (sauf quelques-unes qui sont de Boèce, mélange par ailleurs de plusieurs variantes), la Réfutation des Sophistes contenue dans le manuscrit 228 d'Avranches est, selon toute vraisemblance, le résultat d'une révision due à Jacques de Venise. D'autre part le De Longitudine et brevitate vitae (conservé dans le manuscrit 232 d'Avranches) est sans aucun doute une traduction de Jacques de Venise. La présence des traductions de Jacques au Mont Saint-Michel ne fait qu'augmenter aux yeux de l'historien l'intérêt et la valeur historique de la glose de la Chronique de Robert de Torigni.

Ces manuscrits du XIIIe siècle ont encore leur importance pour une autre raison. Nous avons déjà vu que ce sont le manuscrits montois qui nous ont conservé les gloses latines les plus anciennes et les premières paraphrases des Libri Naturales du Stagirite qui ont provoqué la transformation culturelle du XIIIe siècle. Cependant, tandis que ces premières gloses, datant du XIIe siècle, représentent des paraphrases plutôt que des commentaires, les manuscrits du XIIIe siècle contiennent au contraire de véritables commentaires de certains traités du grand Philosophe grec 19. On n'a pas encore identifié ces commentaires. Mais certains de ces manuscrits montois nous font penser à des manuels scolaires, à des livres qui servaient de texte pour l'enseignement oral du Maître et qui, par conséquent, contenaient ses notes et ses interprétations. Est-ce peut-être là l'indice de l'existence d'une école philosophique au Mont Saint-Michel du XIIIe siècle ? C'est au futur historien de le dire quand il aura déjà suffisamment étudié l'histoire des gloses du siècle de Saint Louis.

Avant de terminer cette brève étude historique qui voulait montrer la part de l'abbaye du Mont Saint-Michel dans la préparation du Grand Siècle, il nous faut signaler encore un tait important d'histoire littéraire se rapportant au Mont, mais qui est peut-être en relation avec la crise intellectuelle de la seconde moitié du XIIe siècle. En effet, dans le manuscrit 220 d'Avranches, nous pouvons découvrir la version latine intégrale d'un commentaire célèbre sur la Métaphysique d'Aristote. L'auteur de ce commentaire est justement le grand philosophe arabe, Ibn Rochd, appelé Averroès par les Maîtres du Grand Siècle, Averroès dont les thèses considérées comme hétérodoxes étaient à l'origine des grandes querelles doctrinales vers la fin du règne de Saint Louis 20. La présence, à l'abbaye, de ce commentaire montre à l'évidence que les moines montois n'entendaient pas demeurer dans l'ignorance des grandes querelles doctrinales qui agitaient les milieux universitaires du XIIIe siècle. Mais ce qui est plus important encore c'est de noter qu'il s'agit là de l'exemplaire latin le plus ancien du commentaire d'Averroès. Ce manuscrit précieux ne fait qu'augmenter le répertoire des copies les plus anciennes et, partant, uniques de cette nouvelle littérature scientifique et proprement philosophique qui détermina le visage du milieu intellectuel du XIIIe siècle. Car, avec Aristote, c'est la pensée humaine authentique, la philosophie qui entra de nouveau en Occident, et qui trouva bientôt un de ses plus grands continuateurs dans la personne de Thomas d'Aquin.

Sur le plan intellectuel, le Grand Siècle n'aurait pu être ce qu'il fut sans les premiers essais de traducteurs et sans l'appui des gens d'esprit ouvert, tel un Robert de Torigni. Grâce à lui, l'armarium du Mont Saint-Michel nous a conservé les prémices des traductions de la Physique, de la Psychologie (Traité de l'âme et le Traité de la mémoire d'Aristote), de l'Ethique et de la Métaphysique d'Aristote; c'est également à cet esprit d'ouverture qui caractérisa même après lui l'abbaye du Mont, que nous devons la conservation de l'exemplaire le plus ancien du Commentaire d'Ibn Rochd. La présence au Mont Saint-Michel des prémices de ces ouvrages philosophiques dont la nouveauté bouleversait et transformait complètement la vie intellectuelle du siècle de Saint Louis dans le domaine des sciences de la nature, des sciences de l'homme - ainsi la psychologie et la morale - et de la connaissance spéculative la plus élevée à savoir la métaphysique, s'accorde très bien avec la glose de la Chronique de Robert de Torigni. N'est-il pas permis alors à l'historien de conclure - à partir de cette convergence de faits - que les moines de l'abbaye du Mont Saint-Michel prirent une part active dans la préparation intellectuelle du Grand Siècle?


N O T E S

1 En ce qui concerne les détails historiques des manuscrits aristotéliciens du Mont Saint-Michel, nous renvoyons le lecteur à notre étude "Aristote au Mont Saint-Michel", publiée dans le Tome II du Millénaire Monastique du Mont Saint-Michel (Vie montoise et rayonnement intellectuel), éd. R. Foreville, Paris 1967, 289-312.

2 Les historiens continuent à débattre la question de savoir jusqu'à quel degré Saint Augustin connut la langue grecque et dans quelle mesure il fut capable d'assimiler cette culture. Voir à ce sujet l'ouvrage fondamental de Pierre Courcelle, Les lettres grecques en occident de Macrobe à Cassiodore Paris 1948, 137 sv. Dans ses Confessions (livre 1, c. 13), le Docteur d'Hippone reconnaît lui-même ne pas avoir eu une grande sympathie pour cette langue: "Quid autem erat causae, cur graecas litteras oderam, quibus puerulus imbuebar, ne nunc quidem mihi satis exploratum est ".

3 Voici le passage du décret de Charlemagne sur les écoles de l'église d'Osnabrük:

"Insuper vero eidem episcopo eiusque successoribus perpetuam concedimus licentiam, libertatem et ab omni regali imperio absolutionem, nisi forte contingat ut Imperator Romanorum et rex Graecorum coniugalia foedera inter filios eorum contrahi disponant : tunc Ecclesiae illius episcopus cum sumptu a rege vel ab imperatore adhibito, laborem simul et honorem illius legationis assumet. Et ea de causa statuimus quod in eodem loco Graecas et Latinas scholas in perpetuum manere ordinavimus, nec umquam clericos utriusque linguae gnaros deesse confidimus ". Cf. Migne, PL 98, col. 894.

4 Si un certain nombre des traités logiques d'Aristote étaient connus depuis Boèce, il n'en est pas de même en ce qui concerne Platon. Il n'existait pendant longtemps ( jusqu'au XVe siècle) qu'une traduction partielle de son Timée, due à Chalcidius, auteur du IVe siècle. Cependant, le platonisme exerça une influence considérable sur les penseurs du Moyen âge à travers des auteurs comme le Pseudo-Denys, dont les oeuvres furent traduites pour la première fois par Hilduin et Scot Erigène au IXe siècle.

5 Cf. ms. d'Avranches n° 229, fol. 194 r°. Ce manuscrit - le plus ancien (IXe-XIe siècles) des manuscrits aristotéliciens du Mont - contient également un grand nombre de mots philosophiques grecs écrits en caractères grecs ainsi que beaucoup d'étymologies dans les gloses. Il s'agit là des explications de la terminologie de la logique aristotélicienne.

6 Cf. Etienne Gilson, La philosophie au Moyen âge , Paris 1944, 337: " Le bilan du XIIe siècle".

7 "Fuit autem apud peripateticos tante auctoritatis scientia demonstrandi ut Aristotiles qui alios fere omnes et fere in omnibus philosophos superabat, hinc commune nomen sibi quodam proprietatis iure uendicaret, quod demonstratiuam tradiderat disciplinam. Ideo enim, ut aiunt, in ipso nomen philosophi sedit. Si michi non creditur, audiatur uel Burgundio Pisanus, a quo istud accepi." Cf. Ioannis Saresberiensis, Metalogicon, 1 IV, c. 7, éd. C. C. C.. Webb, Oxford, 1929, 171.

8 Cf. Fernand Van Steenberghen, La philosophie au XIIIe siècle Louvain 1966, 88 svv.

9 Cf. MS. d'Avranches n° 159, fol. 190 r°.

10 Le fol. 1 du manuscrit n° 17.14 de la bibliothèque capitulaire de Tolède contient le Prologue d'une traduction anonyme des Seconds Analytiques, dans lequel nous lisons: "Translationem vero Iacobi obscuritatis tenebris involvi silentio suo peribent Franciae magistri qui, quamquam illam translationem et commentarios ab eodem Iacobo translatos habent, tamen notitiam illius libri non audent profiteri".

11 Cf. Marie-Thérèse d'Alverny, "Les traductions d'Aristote et de ses commentateurs", Revue de Synthèse 89 (19G8), 131-132.

12 Cf. R. Walzer, "The history of Greek-arabic text translations. Texts and problems ", Revue philosophique de Louvain 57 (1959), 638-641.

13 Le catalogue, contenu actuellement aux fols. 110 v° - 111 r° du ms. lat. 13071 de la Bibl. Nat. de Paris, fut dressé par dom Le Michel en octobre 1639. On reconnaît son écriture sur les numérotations anciennes des manuscrits d'Avranches.

14 En ce qui concerne les deux manuscrits du XIIe siècle (Avranches n° 221 et 232) contenant les exemplaires les plus anciens des traductions latines des Libri naturales et de la métaphysique d'Aristote, leur provenance montoise doit être considérée comme certaine. Tous deux portent uniquement des provenances se référant au Mont: "Iste liber est montis Sancti Michaelis" (Avranches n 221, fol. 2 r° ); "Ex monasterio S. Michaelis in periculo maris " (Avranches 232, fol. 1r°, écriture de Le Michel), "Iste liber est M[ontisl S[ancti] M[ichaelis]" (fol. 201 r°, écriture du XIVe siècle), "Hic liber est de monte Sancti Michaelis Abrincensis diocesis" (fol. 225 r°), "Iste liber est John. (?) abbacie montis sancti Michaelis in periculo maris ordinis Sancti Benedicti " (ibid.).

Parmi les manuscrits aristotéliciens plus tardifs, il en est trois, à savoir les MS. 222, 227 et 228 d'Avranches, qui eurent d'autres propriétaires avant de devenir propriétés de l'armarium du Mont. En effet, nous trouvons au fol. 16 v° du MS. 222 la glose suivante: "Liber iste est de conventu Roch. (?) ordinis Predicatorum". Ce manuscrit du XIIIe siècle, contenant l'Ethique d'Aristote avec les gloses de Robert de Lincoln, fut donc propriété des dominicains et n'est devenu propriété des moines montois qu'en 1320, suivant la glose ajoutée ultérieurement (au XIVe siècle) au fol. 1 r°: "P. abbas monasteri montis sancti michaelis a magistro symone bedello facultatis decretorum anno MCCC XX. XVIII die mensis .Januarii".

Le manuscrit n° 227 fut la propriété d'un évêque, nommé Michel (peut-être Michel de Pontorson, évêque d'Avranches vers 1330?). En effet, sur les fols. 33 (et 91) nous lisons: "Iste (Hic) liber est, M. (Michaelis) episcopi". D'ailleurs, ce manuscrit ne comporte aucune glose qui pourrait prouver son appartenance ancienne au Mont Saint-Michel. Le manuscrit n° 228 (du XIIIe siècle) porte deux gloses au fol. 1 r°: "Michaellis..." (avec rature) "Liber... fuit magistri Mathei sui fratris". S'agirait-il d'un manuscrit, propriété du frère de l'évêque Michel (de Pontorson), que l'évêque aurait légué ensuite aux moines ? Notons cependant que les deux manuscrits figurent dans le catalogue de dom Le Michel.

Les provenances, dans les manuscrits aristotéliciens, sont marqués en général d'une écriture gothique du XIVe siècle. Il serait intéressant d'étudier un jour les provenances de tous les manuscrits montois, pour établir un catalogue critique de l'ancien armarium de l'abbaye du Mont Saint-Michel. En partant des provenances, il serait possible de reconstituer l'état de l'armarium au XIIIe ou XIVe siècles ce qui nous dispenserait de recourir au catalogue très récent de dom Le Michel.

Nous tenons à remercier vivement M. Delalonde, conservateur de la Bibliothèque Municipale d'Avranches, pour nous avoir facilité aimablement les recherches sur les manuscrits montois.

15 Le catalogue de l'armarium de l'abbaye du Bec se trouve dans le MS. d'Avranches n° 159, fol. 1 r° sv.

16 Ainsi p. e. le De anima (ms. d'Avranches 221, fol. 2-21 v°), la Metaphysica vetustissima (ms. d'Avranches, 232, fol. 201-225 v°), le De memoria (ms. d'Avranches 221, fol. 21 v° -24) et la Physica (ms. d'Avranches 221, fols. 25-86).

17 Sur le sens des Libri naturales, voir Fernand Van Steenberghen, La philosophie au XIIIe siècle, Louvain 1966, 83, 88 sv. On entendait par libri naturales la partie du Corpus Aristotelicum ayant trait à la philosophie de la nature.

18 Voir ici, note n° 8.

19 Cf. les manuscrits n° 224, 227, 228 et 232 d'Avranches.

20 Ce courant doctrinal hétérodoxe apparaît à l'Université de Paris vers 1260. Son représentant principal fut Siger de Brabant qui, au début de sa carrière, professa le monopsychisme, l'éternité du monde et la doctrine de la double vérité. Ses erreurs, avec celles d'autres, seront condamnées par l'évêque de Paris le 10 Décembre 1270. Cf. F. Van Steenberghen, op. cit., 472 sv.

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Par Erwan - Publié dans : Histoire de la civilisation
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Lundi 13 juin 2011 1 13 /06 /Juin /2011 15:00

 

 

 

ARISTOTE AU MONT SAINT-MICHEL
par Coloman VIOLA

Cfr. Millénaire monastique du Mont Saint-Michel, II: Vie montoise et rayonnement intellectuel (sous la dir. de R. Foreville), Bibliothèque d'Histoire et d'Archéologie Chrétiennes, P. Lethielleux, Paris, MCMLXVII, p. 289-312

Le rôle de l'abbaye du Mont Saint-Michel au cours du Moyen Age ne se limite pas au domaine religieux, artistique, militaire ou politique1. Elle joua également un rôle important dans l'histoire littéraire de l'Europe occidentale. En effet, nous devons reconnaître en cette abbaye un des centres les plus importants de diffusion de la littérature aristotélicienne pendant la seconde moitié du XIIe siècle2. C'est au Mont Saint-Michel qu'il faut chercher, semble-t-il, les origines directes du grand mouvement péripatéticien qui prend bientôt racine à Paris et à Oxford et qui envahit au cours du XIIIe siècle les milieux intellectuels de l'Europe et dont les effets se font sentir jusqu'à nos jours3. Grâce aux travaux récents des éditeurs de l'Aristoteles Latinus, nous sommes à même de mesurer avec justesse la contribution des moines du Mont Saint-Michel à la transmission des oeuvres d'Aristote traduites directement du grec en latin 4.

Sur les manuscrits subsistants plus de deux mille - qui contiennent les traductions latines médiévales des traités du Stagirite, neuf seulement ont appartenu à la bibliothèque du Mont Saint-Michel 5. Mais ces neuf manuscrits contiennent trente-et-une copies de traductions gréco-latines de différentes oeuvres d'Aristote, et parmi ces copies plusieurs doivent être considérées comme les exemplaires les plus anciens que nous en possédions6. Il convient donc d'emblée de souligner cette ancienneté, car c'est là justement que gît l'importance du Mont Saint-Michel dans l'histoire littéraire.

Si l'ancienne bibliothèque du Mont mérite une telle considération en raison de 1a valeur de ses manuscrits, il faut noter aussi que le nombre de ces manuscrits est nettement supérieur à celui des manuscrits conservés dans les bibliothèques des autres abbayes bénédictines de Normandie. En effet, face aux 31 copies de différents traités aristotéliciens provenant du Mont Saint-Michel, on a pu en dénombrer seulement 12 à Fécamp, 11 à Jumièges, 4 à Lyre (dont 1 perdue), 2 à Saint-Evroul (dont 1 perdue), enfin 2 (actuellement perdues) à l'abbaye du Bec7. Les abbayes de Saint-Ouen et de Saint-Wandrille semblent n'avoir possédé aucune oeuvre d'Aristote8. A l'exception des deux copies des traductions de Boèce conservées à Jumièges, toutes les autres copies sont du XIIIe ou du XIVe siècle. C'est dire que le Mont Saint-Michel revêt une importance toute particulière dans l'histoire de l'aristotélisme.

Devant cette constatation, une question se pose inévitablement à l'historien: dans quelle mesure peut-on reconstituer le milieu où prit naissance le renouveau d'une littérature péripatéticienne qui, depuis Boèce, semblait vouée à la stagnation9? Nous nous efforcerions d'y répondre dans la mesure du possible et ce nous sera une occasion de mettre en relief l'importance littéraire unique de certains manuscrits de l'abbaye du Mont Saint-Michel.

Les débuts de ce qu'on pourrait appeler l'histoire de l'aristotélisme au Mont ne nous sont pas suffisamment connus. Cependant, en étudiant soigneusement l'histoire de la bibliothèque de l'abbaye, nous constatons qu'Aristote y était présent longtemps avant le XIIIe siècle, période de la grande diffusion de la littérature péripatéticienne. En effet, le Mon Saint-Michel, comme d'autres monastères, possédait depuis longtemps une série d'ouvrages logiques s'inspirant du Stagirite et comportant quelques-uns de ses textes10. Le catalogue de l'armarium de l'abbaye, dressé par dom Le Michel en 1639, signale l'existence d'un Compendium des Catégories d'Aristote: Compendium categoriarum Aristotelis vetustissimo caractere11. Ce traité ayant disparu quelques années plus tard, puisque le catalogue de Montfaucon ne le mentionne plus12, il ne nous est pas possible d'en déterminer la date avec précision13. Mais la notice paléographique (vetustissimo caractere) que l'auteur du catalogue a tenu à ajouter, nous laisse soupçonner qu'il devait s'agir là du plus ancien exemplaire de la Logique d'Aristote conservé à l'abbaye. Si nous possédions ce manuscrit, il constituerait sans doute le document le plus vénérable, attestant l'intérêt porté à la science aristotélicienne par les moines du Mont Saint-Michel.

Mais un autre manuscrit de l'ancienne bibliothèque de l'abbaye parvenu jusqu'à nous (Avranches 229) qui préserve une série d'ouvrages et de notes de logique relevant de l' "aristotélisme" de la renaissance carolingienne14. La partie la plus ancienne de ce manuscrit de Mélanges contient l'exemplaire glosé d'une traduction latine des Catégories attribuée alors à saint Augustin. La copie en fut exécutée à l'abbaye même par un prêtre " bon et humble " du nom de Martin, probablement avant le XIe siècle15. Au fol. 193 v° du manuscrit se trouve dessiné l'arbre de Porphyre commençant dans la partie supérieure par le mot grec ousia traduit en latin par genus generalissimum. L'arbre de Porphyre est suivi de notes sur les praedicabilia. Plus récente, la première partie du manuscrit comprend le début d'un commentaire anonyme sur le Periermeneias, les commentaires de Boèce sur les Catégories, le Periermeneias et l'Isagoge de Porphyre accompagnés des textes correspondants d'Aristote et de Porphyre, et un fragment de l'Isagoge16. Ce sont donc les documents les plus anciens accessibles au chercheur: ils prouvent à l'évidence que, dès avant le XIIe siècle, les moines du Mont Saint-Michel s'intéressaient à la Logique du Stagirite que Boèce avait léguée à la postérité.

Dans ces circonstances, il n'est pas surprenant de voir venir à l'abbaye au début du XIe siècle, Robert de Tombelaine, éminent dialecticien, avec son ami, Anastase le Vénitien, grand connaisseur en grec et en latin. Replacé dans le contexte historique que l'étude des manuscrits permet de reconstituer, leur passage au Mont, bien que très court, ne manque pas d'intérêt. On sait que l'arrivée à l'abbaye de ces deux personnages, objet de l'admiration de saint Anselme, coïncide avec l'abbatiat de Suppo17. Bientôt, mécontents du comportement de ce Lombard qui dispersait les biens de l'abbaye, Robert et Anastase quittait le monastère pour mener une vie conforme à l'idéal monastique sur un îlot proche du Mont Saint-Michel18. Quel motif a pu attirer originairement au Mont Saint-Michel ces jeunes savants ? Les documents contemporains ne le révèlent pas. Mais, les deux amis n'avaient-ils pas, entre autres, un domaine d'intérêt commun: la logique aristotélicienne cultivée dès lors à l'école de l'abbaye19? Au reste, si les chroniques contemporaines gardent le silence sur leur activité scientifique ou littéraire pendant leur séjour au Mont Saint-Michel, elles ne nous renseignent pas davantage sur l'aristotélisme de la première période de l'histoire de l'abbaye, de 708 au XIIe siècle.

Si donc cette première période présente le tableau d'un aristotélisme assez restreint, confiné à une partie de la Logique du Stagirite, il n'en va pas de même pour le XIIe siècle. Pourtant, on le sait, l'atmosphère générale chez les moines au cours de ce siècle était loin d'être favorable aux études et moins encore à celle des philosophes païens. L'influence de Cluny et, bientôt, celle de saint Bernard, se manifestent un peu partout en France20. Afin de supprimer les abus et de prévenir le relâchement des esprits, on ferme dans les monastères les écoles extérieures; à l'intérieur même, l'étude devient parfois très difficile. Malgré la présence de magnifiques bibliothèques héritage d'un passé qu'on veut désavouer les moines sont écartés des études même sacrées21. On leur demande de chercher la "science" directement auprès du Christ sans l'interposition de livres ou l'intermédiaire de maîtres humains22.

Toutefois, ce rigorisme outrancier ne semble pas avoir fait sentir ses effets dans les milieux intellectuels des monastères bénédictins de Normandie23. Ceux-ci sont restés fidèles à la grande tradition établie par Lanfranc et maintenue avec un succès éblouissant par saint Anselme24. Or, cette tradition était depuis toujours favorable à l'étude, à celle même d'auteurs païens; elle reconnaissait l'utilité de la dialectique et de la logique aristotéliciennes jusque dans l'étude de l'Ecriture. Pour s'en convaincre, il suffit de se référer à un célèbre passage où Lanfranc prend parti pour la dialectique contre les " simples " :

'Perspicaciter tamen intuentibus, dit-il, dialectica sacramenta Dei non impugnat; sed cum res exigit, si rectissime teneatur, astruit et confirmat'25.

Ce que cet homme d'admirable érudition inculquait à son école, son disciple le plus brillant va le mettre en oeuvre. En effet, saint Anselme, loin de mépriser la raison et le savoir humain, s'efforce de les mettre au service de la théologie véritablement scientifique qu'il est en train de construire26. Ce n'est pas par hasard qu'il puisera chez le Stagirite la notion de nécessité, concept fondamental de sa téléologie27. Si le nom d'Aristote revient sous sa plume alors qu'il compose son traité de théologie, rien d'étonnant de constater qu'il le cite à plusieurs reprises dans son Dialogus de grammatico, où il fait oeuvre de dialecticien28. Saint Anselme a reçu sa formation intellectuelle à l'abbaye du Bec, en relations étroites avec le Mont Saint-Michel, qui fournira bientôt à ce dernier un de ses abbés les plus cultivés, le grand humaniste Robert de Torigni29. La célèbre bibliothèque de l'abbaye du Bec est en grande partie perdue30. Cependant, nous pouvons nous former une idée assez exacte de ses grandes richesses. Car, un des manuscrits d'Avranches a conservé un très ancien catalogue, datant du XIIe siècle, de l'armarium du Bec31, grâce auquel nous constatons que l'abbaye du Bec possédait, à l'époque, tous les ouvrages d'Aristote dont Boèce avait laissé la traduction32. Le catalogue du Bec nous permet donc de saisir la source où saint Anselme et ses disciples avaient puisé leur connaissance du Stagirite et leur estime envers lui33. Il ne nous est pas interdit de croire que l'abbaye du Bec fut à l'origine de l'intérêt grandissant que les moines du Mont Saint-Michel devaient manifester pour ce philosophe païen, surtout à partir du moment où, après une crise intérieure, Robert de Torigni sera élu abbé: il devait y faire régner et y perpétuer l'esprit du Bec34.

Gilson dit que " le mouvement intellectuel du XIIe siècle se présente comme la préparation d'un âge nouveau dans l'histoire de la pensée chrétienne "35. Or, il est incontestable que, grâce à l'initiative et à l'encouragement de Robert de Torigni, les moines du Mont Saint-Michel ont pris une part très active à cette préparation en assurant la transmission et la diffusion des écrits aristotéliciens.

Robert de Torigni incarne l'esprit du Bec où il fit ses études. Loin de les opposer l'une à l'autre, il respecte et réconcilie entre elles la sainteté et l'érudition. Il est révélateur à cet égard de lire les passages de sa Chronique où, à l'exemple d'autres chroniqueurs, il caractérise les figures éminentes de l'Eglise de son temps: chaque fois que l'occasion se présente, il aime mettre en relief l'érudition ou la compétence, en matière de science profane ou sacrée, des personnages dont il loue les mérites et les vertus36. Mais, ce qu'il admire chez les autres, il le met en pratique dans sa propre vie: il veut devenir lui aussi un grand érudit. Henri de Huntingdon, historiographe anglais de l'époque, a perpétué dans une lettre le portrait d'un Robert de Torigni passionné pour la littérature aussi bien profane que sacrée37. Encore que ses goûts le portent plutôt vers l'histoire, le Stagirite ne saurait échapper à son attention38. Car, dans l'armarium de la bibliothèque du Bec, il a devant les yeux une vie d'Alexandre le Grand, roi des Macédoniens, et une lettre que celui-ci adressait à son maître Aristote, lui fournissant une description de l'Inde39. Les traductions latines d'ouvrages d'Aristote ou de Porphyre qui étaient à sa disposition au Bec, ainsi que les oeuvres de saint Anselme, qu'on possédait également à l'abbaye, durent exercer une influence durable sur ce moine d'esprit ouvert40.

Les propos de Huntingdon sur Robert, lorsqu'il eut fait sa connaissance lors d'un court séjour au Bec, celui-ci les confirme par ses actes dès son installation au Mont Saint-Michel en qualité d'abbé. Il ne tarde pas en effet à y fonder un scriptorium où l'on copie des ouvrages très importants: ce qui lui permettra également de constituer bientôt une bibliothèque prodigieuse, plus vaste que celle du Bec, renfermant dans son armarium un grand nombre de livres sacrés et profanes41.

Chroniqueur bien informé et scrupuleux, il tient à noter les événements importants de son temps. Rien ne peut échapper à l'attention de cet humaniste; les informations qu'il reçoit après coup, il les insère dans sa Chronique: c'est ainsi qu'il complète sans cesse l'oeuvre commencée lors de son séjour à l'abbaye du Bec, dont il fait exécuter un deuxième exemplaire au Mont Saint-Michel42. C'est sur cet exemplaire qu'une addition inscrite entre 1128 et 1129 nous apprend un événement non négligeable d'histoire littéraire: un clerc, appelé Jacobus de Venecia, a traduit et commenté un certain nombre d'ouvrages d'Aristote. Voici le passage en question:

" Jacobus clericus de venecia transtulit de greco in latinum quosdam libros aristotilis et commentatus. est. scilicet topica. analyticos priores et posteriores, et elencos, quamvis antiquior translatio super eosdem libros haberetur "43.

Cette notice du chroniqueur du Mont Saint-Michel a longtemps laissé perplexes les historiens de l'aristotélisme. Tout d'abord, peut-on se fier à la chronologie puisqu'il s'agit d'une addition ultérieure et que, a priori, il pouvait l'insérer à un endroit quelconque de la chronique, là où se trouvait un blanc? Ensuite, est-il possible de retrouver toutes les traductions attribuées par Robert à Jacques de Venise, et ne peut-on lui en attribuer d'autres que Robert n'aurait pas mentionnées? A vrai dire, l'identité même de Jacques demeura longtemps mystérieuse et, depuis le travail de A. Jourdain, paru voici plus d'un siècle, les historiens de la tradition aristotélicienne ne cessent de s'interroger sur ces problèmes44.

Avant de les examiner en détail, il convient d'établir avec précision en quelles circonstances Robert fut amené à introduire cette addition. Il existe deux traditions manuscrites de la Chronique: l'une à partir de l'exemplaire que Robert de Torigni renvoya à l'abbaye du Bec, l'autre, à partir de l'exemplaire qu'il fit exécuter au Mont après son élection en 1154. Nous ne savons pas exactement à quel moment précis le copiste termina son travail; ce fut sans doute au plus tard un an et demi après l'installation du nouvel abbé. Or, c'est sur cet exemplaire du Mont Saint-Michel, conservé actuellement dans le ms. 159 d'Avranches, que figure l'addition concernant les traductions de Jacques de Venise, ainsi que d'autres additions, toutes absentes des manuscrits copiés, sur l'exemplaire que Robert renvoya au Bec45. Ces additions sont dues soit à la main de Robert lui-même, soit à celle de son scribe46. En tout cas, l'authenticité des additions ne peut faire aucun doute. On a fait plusieurs copies de la Chronique de Robert de Torigni de son vivant; la première copie contenant la notice sur Jacques de Venise date de 116947. Il faut en conclure que cette notice a dû être ajoutée un peu après 1154 mais avant 116948. Autre précision nécessaire: en quelles circonstances Robert a-t-il pu recueillir ses informations? Il est peu probable qu'il ait pris connaissance de la traduction de Jacques pendant son séjour à l'abbaye du Bec49. S'il en avait eu connaissance, on comprendrait difficilement pourquoi il ne l'aurait pas notée. S'il est vrai que la date de l'insertion de la notice en question ne coïncide pas nécessairement avec le moment même où Robert reçut l'information relative à Jacques de Venise, il paraît raisonnable de dater cette nouvelle de la période où Robert fut abbé du Mont Saint-Michel50. Mais il est extrêmement difficile de préciser davantage les circonstances de l'information, cela faute de données positives suffisantes. On ne peut faire que des conjectures. Il a pu apprendre la nouvelle concernant Jacques en plusieurs circonstances: soit lors de son séjour au concile de Tours en 1163, si l'on écarte le " prétendu voyage " de Robert à Rome51, soit par l'intermédiaire de Jean de Salisbury, soit par des gens ayant rapport avec les milieux enseignants français qui connaissaient déjà Jacques par ses oeuvres. En raisonnant par analogie, on pourrait pencher en faveur du concile de Tours. En effet, Robert, vers la fin de sa Chronique, donne une description très détaillée des renseignements littéraires recueillis lors du grand concile qu'Alexandre III tint au Latran en 117952. Ne pouvait-il pareillement apprendre à Tours la nouvelle concernant Jacques de Venise par des personnes de l'entourage pontifical où celui-ci devait être connu puisqu'il avait reçu une mission officielle à Constantinople en 113653? En tout cas, la Chronique de Robert de Torigni nous invite à admettre qu'un concile peut être un lieu privilégié d'information.

Mais Robert de Torigni a très bien pu aussi puiser ses informations à d'autres sources, avant même le concile de Tours. L'on sait que Jean de Salisbury, s'intéressant à la Logique d'Aristote, prit connaissance des récentes traductions de Jacques de Venise et les utilisa dans son Metalogicon achevé en 115954. Or, il était en relation étroite avec Richard, archidiacre de Coutances, et l'on peut tenir pour probable l'hypothèse suivant laquelle grâce à ce dernier, Robert de Torigni put avoir connaissance des traductions de Jacques quelque temps après 115455. Une lettre de Jean de Salisbury datant d'entre 1163 et 1170 fournit un appui très solide en faveur de cette hypothèse. Voici ce qu'elle dit:

"Iam a multo tempore porrectas itero preces, quatenus libros Aristotilis quos habetis michi faciatis exscribi, et notulas super Marcum: meis tamen sumptibus queso in hac re nulla ratione parcatis. Precor etiam iterata supplicatione quatinus in operibus Aristotilis, ubi difficiliora fuerint, notulas faciatis eo quod interpretem aliquatenus suspectum habeo, quia licet eloquens fuerit alias, ut sepe audivi, minus tamen fuit in gramatica institutus".56

Dans cette lettre, Jean de Salisbury parle probablement d'ouvrages d'Aristote autres que la Logique qu'il connaissait déjà fort bien57. Cette lettre nous apprend donc que, dans le milieu proche du Mont Saint-Michel, on possédait quelques récentes traductions d'Aristote et qu'on s'occupait de leur transcription. D'après M. Minio-Paluello, il s'agirait des ouvrages mêmes que Jacques de Venise aurait traduits58. Or, dans cette hypothèse, il serait très difficile de supposer qu'un homme tel que Robert de Torigni n'en aurait reçu aucun écho.

Enfin, dernière possibilité appuyée par un document contemporain: le Prologue d'une traduction latine des Seconds Analytiques nous informe que les " maîtres de France " avaient connaissance des traductions de Jacques. Voici ce témoignage du milieu du XIIe siècle:

" Translatio Boetii apud nos integra non invenitur et id ipsum quod de ea reperitur vitio corruptionis obfuscatur. Translationem vero Iacobi obscuritatis tenebris involvi silentio suo peribent Francie magistri qui, quamquam illam translationem et commentarios ab eodem Iacobo translatos habent, tamen notitiam illius libri non audent profiteri."59

Qui sont ces " Francie magistri "? Il n'est pas interdit de songer aux maîtres de Paris ou de Chartres avec lesquels Robert de Torigni pouvait facilement entrer en relation60. On voit donc qu'il a pu disposer de plusieurs sources d'information concernant l'existence de ces nouvelles traductions. Quant à la date, on a tout lieu de penser que les renseignements sur Jacques et ses travaux ont pu parvenir aux oreilles de Robert de Torigni vers le temps où celui-ci venait de s'installer au Mont Saint-Michel, ou, au plus tard en 1163 lorsqu'il rencontra au concile de Tours des gens bien informés capables de lui communiquer ces nouvelles.

Mais à quelle époque Jacques de Venise réalisa-t-il lui-même ce travail de traduction, et faut-il prendre à la lettre la date que suggère Robert de Torigni ? Minio-Paluello pense que c'est parce qu'il se trouvait un espace blanc entre les années 1128 et 1129, dans le manuscrit de sa Chronique que Robert y a inséré cette notice sur Jacques de Venise61. il est peu probable toutefois que Robert de Torigni ait pu agir de la sorte. Si l'on a quelque peine à admettre que Jacques de Venise ait réalisé cet immense travail de traduction et de commentaire en l'espace d'une année - ce que d'ailleurs Robert n'affirme nullement - nous croyons cependant qu'on peut se fier à la date qu'il insinue à moins de preuve positive du contraire. Or, il n'en est rien: l'exactitude de la date trouve plutôt confirmation dans l'analogie de l'exactitude d'une autre date relative à la traduction de l'ouvrage de Jean Damascène. Entre les années 1151 et 1652, Robert de Torigni ajoute après coup la notice suivante: Eugenius papa fecit transferri de greco in latinum librum Petri (sic!) Damasceni62. Or, cette addition, insérée exactement dans les mêmes conditions que celle qui concerne Jacques de Venise, s'avère exacte du point de vue de la chronologie63. Il nous paraît donc indiqué de s'en tenir également à la chronologie avancée par Robert de Torigni quant à l'achèvement du travail de Jacques de Venise.

Pour ce qui est de l'identification des ouvrages d'Aristote traduits ou commentés par Jacques de Venise, nous sommes à même de le faire en grande partie grâce aux travaux de L. Minio-Paluello. Or, ce sont justement les manuscrits du Mont Saint-Michel qui nous apportent des données positives. Quels sont donc ces ouvrages ? Robert de Torigni fait état, comme nous l'avons vu, de la traduction des Topiques, des Premiers et des Seconds Analytiques, de la Réfutation des Sophismes, et aussi de certains commentaires que Jacques de Venise aurait lui même composés64. Parmi ces ouvrages, les récentes recherches ont permis d'identifier les Seconds Analytiques, ensuite quelques commentaires tel celui de fragments sur la Physique, sur la Métaphysique et sur la Réfutation des Sophismes65. Des ouvrages mentionnés par Robert de Torigni, on n'a encore retrouvé ni la traduction des Topiques, ni celle des Premiers Analytiques, ni la Réfutation des Sophismes66. Par contre, en étudiant les caractéristiques du style de Jacques, Minio-Paluello a pu identifier d'autres traductions de celui-ci que Robert de Torigni ne mentionne pas dans sa Chronique celle de la Métaphysique, de la Physique, du De anima et d'une partie des Parva Naturalia d'Aristote. Ce qui est important, c'est que la plupart des traductions de Jacques identifiées jusqu'ici se trouvent dans les manuscrits du Mont Saint-Michel, ces manuscrits constituant les copies les plus anciennes que nous en possédions: elles datent toutes de la seconde moitié du XIIe siècle67, Cet ensemble de manuscrits présente d'autres copies dues à un traducteur inconnu, mais remontant également à l'époque de Robert de Torigni. Celles de Jacques de Venise sont contenues dans les manuscrits suivants:

De Anima, ms. Avranches 221, fol. 2-21 v° (A.L., 401.1);
Metaphysica vetustissima, ms. Avranches 232, fol. 201-225 v° (A.L., 408.14);
De Memoria, ms. Avranches 221, fol. 21 v°-24 (A.L., 401.2);
Physica (Translatio vetus), ms. Avranches 221, fol. 25-86 v° (A.L., 401.3)68.

En revanche, deux traités, l'un le De Generatione et corruptione, ms. Avranches 232, fol. 1-63 (A.L., 408.1 ), l'autre l'Ethica vetus (Ethica Nicom. lib. II-III), ms. Avranches 232, fol. 82-89 v° (A.L., 408.6), sont des traductions d'auteur inconnu69.

Une partie de ces traités a été copiée au scriptorium du Mont Saint-Michel70. Cependant, il ne s'agit pas de prototypes, ce qui appert d'une comparaison avec le manuscrit d'Oxford Bodleian Selden supra 24 qui contient également la Metaphysica vetustissima, le De Generatione et corruptione et l'Ethica vetus. A ce qu'il semble, ce dernier manuscrit serait également originaire du nord de la France71. Mais sauf le De generatione et corruptione, tous les textes conservés dans les manuscrits d'Avranches en question ici constituent les documents les plus anciens que nous possédions de ces premières traductions latines.

Les deux manuscrits d'Avranches 221 et 232 méritent encore une attention particulière à cause des notes marginales et interlinéaires qui s'y trouvent. En effet, les traités contenus dans ces deux volumes portent des notes contemporaines, d'une écriture parfois très soignée72. Les gloses accompagnant les textes semblent être le résultat de la plus ancienne exégèse latine des ouvrages d'Aristote73. Ainsi, les moines du Mont Saint-Michel nous ont-ils légué le plus ancien commentaire du De Anima, du De Generatione et corruptione, de l'Ethica vetus, du De memoria, de la Physica et de la Metaphysica vetustissima74. A qui devons-nous ces premiers essais latins d'exégèse ? En ce qui concerne les notes dont la Metaphysica vetustissima se trouve assortie, il faut y voir l'oeuvre de Jacques de Venise, lequel, selon toute vraisemblance, n'aurait fait que traduire en latin les paraphrases d'un auteur grec inconnu75. Quant aux autres commentaires, le problème de leur origine n'a pas encore trouvé de solution satisfaisante: n'est-il pas permis cependant d'en attribuer la paternité au milieu intellectuel de Richard, archidiacre de Coutances, auquel Jean de Salisbury a demandé d'ajouter des notes explicatives aux textes obscurs d'Aristote76? Cette hypothèse rendrait compte de la présence au Mont Saint-Michel de ces exemplaires glosés, d'autant mieux que les rapports entre Richard et le Mont sont dûment attestés pour l'époque77. Ce serait grâce à la collaboration active avec ce premier centre latin d'exégèse aristotélicienne vraisemblablement dirigé par Richard que l'abbaye du Mont Saint-Michel aurait été à même de conserver ces documents de valeur inappréciable pour l'histoire de l'aristotélisme latin.

Outre ces traités d'Aristote et leurs commentaires, fut encore exécutée à l'abbaye la copie d'un petit traité, appelé plus tard le De Intelligentia Aristotelis, qui a servi d'introduction à la première traduction latine de la Physique. Dû à un auteur inconnu, cet opuscule a été traduit également par Jacques de Venise. Cependant, contrairement à la Physique qu'il précède dans le manuscrit, le De Intelligentia est dépourvu de gloses78.

On voit donc que le groupe de manuscrits provenant du Mont Saint-Michel comporte plusieurs traités traduits par Jacques de Venise, qui ne se trouvent pas mentionnés dans la Chronique de Robert de Torigni. Comment expliquer une telle omission? Il est probable que Robert de Torigni n'avait aucune connaissance de ces ouvrages au moment où il rédigea la notice concernant Jacques de Venise. C'est plus tard seulement - peut-être vers les années 1170 - qu'il a dû entendre parler pour la première fois de la Métaphysique, de la Physique, du De Anima, du De Memoria, et entreprendre de faire copier ces traités qui revêtiront une importance capitale dans le mouvement intellectuel du XIIIe siècle79.

Il faut donc admettre que Robert de Torigni joua un rôle de pionnier dans la diffusion de la nouvelle littérature aristotélicienne80. Malheureusement, un accident fortuit nous interdit aujourd'hui de dresser un bilan complet et fidèle de l'activité du scriptorium qu'il dirigeait. En effet, selon une tradition remontant au XIIIe siècle, la tour de l'Horloge s'écroula un jour, ensevelissant ainsi sous ses ruines la riche bibliothèque de 140 volumes constituée par Robert de Torigni: les livres auraient tous été voués à la pourriture81. Si même l'on ne prend pas à la lettre cette affirmation du chroniqueur, il y a lieu de penser que notre répertoire de l'Aristote latin serait beaucoup plus complet si un événement aussi déplorable n'en avait détruit plusieurs témoins.

Toutefois, le mouvement lancé et soutenu par Robert de Torigni n'a pas pris fin avec sa mort. Bien que les travaux du scriptorium après la disparition de Robert ne nous soient pas suffisamment connus, un grand nombre des manuscrits conservés témoignent d'un intérêt inlassable pour la littérature sacrée et profane. C'est probablement à cette époque que le Sic et Non, ouvrage du maître de la logique aristotélicienne que fut Abélard, apparaît dans l'armarium de l'abbaye, ce qui atteste l'ouverture d'esprit des moines montois, toujours intéressés au progrès de la pensée82,

Aristote, à son tour, n'est pas abandonné. Bien au contraire, un nombre considérable de copies de ses différents traités sont exécutés au Mont Saint-Michel au cours du XIIIe siècle, copies dont l'importance est moindre au point de vue de l'histoire littéraire. Car, à cette époque, la littérature aristotélicienne connaît une diffusion très vaste, atteignant les milieux universitaires en plein essor et suscitant une nouvelle vague de traductions83. Le nombre élevé d'ouvrages d'Aristote provenant du Mont Saint-Michel au XIIIe siècle nous permet toutefois de constater que, fidèles à une tradition scientifique naguère établie, les moines de l'abbaye n'entendaient pas rester en dehors de ce grand courant littéraire qui traversa les milieux intellectuels de l'Europe.

Furent alors copiés et abondamment glosés au Mont Saint-Michel, outre les ouvrages de logique comme les Premiers et les Seconds Analytiques, les Catégories, la Réfutation des Sophismes, le Periermeneias et les Topiques84, d'autres traités d'Aristote comme le De Memoria et reminiscentia, le De longitudine et brevitate vitae, l'Ethica nova (livre I de l'Ethique à Nicomaque), la Physique, la Métaphysique, ainsi qu'un commentaire sur l'Ethique à Nicomaque85. Cette liste montre l'intérêt persistant des moines pour la logique d'Aristote; mais les "libri naturales", bien qu'interdits à Paris par l'autorité ecclésiastique, ont également attiré leur attention86.

Pour être complet, il faut ajouter à cette liste quelques ouvrages pseudo-aristotéliciens qui datent également du XIIIe siècle: le traité intitulé De Differentia, le Liber divisionum, le Liber sex principiorum, ainsi que deux nouveaux exemplaires de l'Isagoge de Porphyre87, Au cours de ce siècle mouvementé, on exécute encore au scriptorium du Mont la copie du Commentaire d'Averroès sur la Métaphysique88. C'est l'exemplaire le plus ancien du Commentaire du philosophe arabe traduit en latin. Cela prouve qu'à l'abbaye montoise on n'est pas demeuré dans l'ignorance des grandes querelles doctrinales qui agitaient les milieux universitaires au cours du XIIIe siècle.

Moins abondant, l'inventaire du XIVe siècle présente une plus grande variété. On enrichit de nouveau la bibliothèque du De Anima, du De Generatione et corruptione, de la Physique, et enfin d'une copie des Météores89. A part les Météores, ouvrage que les moines du Mont n'avaient pas connu jusqu'ici, le fait qu'ils recopiaient les trois autres traités indique chez eux un retour aux préoccupations de la seconde moitié du XIIe siècle. Cependant, le XIVe siècle marque, pour le scriptorium de l'abbaye, un réel déclin. Ce n'est pas que la vie intellectuelle des moines baissât: bien au contraire, on prend soin de leur formation scientifique90, mais du Mont Saint-Michel comme des autres monastères, on les envoie étudier à Paris et l'on préfère acheter plutôt que copier les volumes nécessaires à leur instruction91. C'est à cette époque que la bibliothèque acquiert un nouvel exemplaire de l'Ethique d'Aristote, travail exécuté au siècle précédent92. Ce fut la dernière acquisition de traductions latines d'ouvrages d'Aristote.

Il faudra attendre plus d'un siècle pour que le Stagirite fasse une nouvelle entrée à l'abbaye du Mont Saint-Michel, cette fois-ci en langue française. En effet, pendant la première moitié du XVIe siècle, grâce à un don, la bibliothèque de l'abbaye s'enrichit de l'autographe de la traduction française, faite par Nicole Oresme au XIVe siècle, de l'Economique, et de la Politique d'Aristote93. Cette nouvelle acquisition, ainsi que les copies exécutées au cours du XIIe siècle, font de la bibliothèque du Mont un dépôt inestimable quant à l'histoire de la littérature aristotélicienne en France et en Europe.

C'est là tout ce que les données historiques nous autorisent à affirmer sur la présence d'Aristote au Mont Saint-Michel à travers ses oeuvres traduites en latin ou en français. Nous avons déjà dit que, en raison d'un accident matériel, on est fondé à estimer que plusieurs ouvrages d'Aristote ont été perdus. Le zèle d'amateurs de livres comme celui d'un Nicolas Le Fèvre, précepteur de Louis XIII, a sans doute également contribué à la disparition de quelques exemplaires précieux d'Aristote, vers la fin du XVIe siècle94. Si la Révolution a épargné en grande partie la magnifique bibliothèque du Mont Saint-Michel, l'écroulement de la tour de l'Horloge et la convoitise de certains bibliophiles ne nous permettent plus, aujourd'hui, d'établir une liste complète de l'impressionnante collection d'ouvrages aristotéliciens que la perspicacité et la ténacité d'un Robert de Torigni et de certains de ses successeurs avaient réussi à constituer95.

Conclusions

Ce bref aperçu montre la place de l'abbaye du Mont Saint-Michel dans l'histoire de l'aristotélisme européen. Ainsi qu'on l'a vu, parmi les manuscrits conservant des traités d'Aristote, certains doivent être considérés comme des trésors irremplaçables du point de vue de l'histoire littéraire. On doit constater cependant, en guise de conclusion, que les traités d'Aristote qui ont pu, à notre connaissance, appartenir à la bibliothèque du Mont Saint-Michel, en dépit de leur nombre relativement élevé (surtout en comparaison de ceux appartenant aux bibliothèques des autres abbayes normandes), sont loin de constituer, à eux seuls, un corpus complet des traductions latines d'Aristote96. Il y a des ouvrages du Stagirite dont on ne trouve actuellement aucune trace dans l'ancienne bibliothèque du Mont Saint-Michel. En outre, une partie considérable des textes (15 sur 31 !) que les moines du Mont avaient en leur possession sont des copies d'ouvrages logiques du Stagirite; on ne cesse pas de les recopier et de les gloser même au cours du XIIIe et du XIVe siècles. Cela montre, à l'évidence, l'intérêt prépondérant des moines pour la logique et pour la dialectique. Après un essor singulier dès la seconde moitié du XIIe siècle, leur goût pour la Psychologie, la Physique, la Métaphysique, comme pour l'Ethique du Stagirite, semble se restreindre. Est-ce en raison des interdits ecclésiastiques? Ou bien est-ce également, comme on le constate chez la plupart des réguliers à partir du XIIIe siècle, parce qu'ils se sentent débordés par la concurrence d'un mouvement intellectuel qui ne cesse de gagner du terrain et qui devient particulièrement puissant dans les centres universitaires, mouvement qui oblige bientôt les moines en mal d'étude à quitter leurs monastères, pour s'installer auprès des nouveaux foyers du savoir ?

Grâce à son génie universel et à son sens profond de l'humain, Robert de Torigni prit conscience de l'importance et de la portée de l'oeuvre scientifique de Jacques de Venise97. Aussi bien, est-il le seul chroniqueur à donner à la postérité des renseignements détaillés sur Jacques et son entreprise. Mais, pas plus que ses successeurs, il n'a créé, comme Lanfranc ou Anselme avant lui, une école appelée à devenir le centre d'une nouvelle synthèse culturelle. A part les gloses qu'on trouve dans certains manuscrits, les moines du Mont Saint-Michel semblent n'avoir produit aucun ouvrage original inspiré du Philosophe, qui soit comparable aux grands traités appelés à voir le jour au XIIIe siècle. Cependant, ils ont préparé le chemin aux futurs maîtres de Paris et d'Oxford, en leur fournissant les premiers instruments de travail qui devaient leur permettre d'assimiler rapidement la pensée scientifique et philosophique d'Aristote puisée dans le grec original.

* * *

N O T E S

1 Voir l'ouvrage de P. GOUT, le Mont... Sur le rôle du scriptorium du Mont, cf. dans le présent volume: F. AVRIL, la Décoration des manuscrits au Mont Saint-Michel (XIe-XIIe siècle), et M. BOURGEOIS-LECHARTIER, A la recherche du Scriptorium...

2 Cf. L. MINIO-PALUELLO, Iacobus..., pp. 293-295; ID., Note..., VII, pp. 485-495; ID., la Tradition..., p. 174. La contribution des moines bénédictins est d'autant plus importante qu'ils transmettent aux savants de l'époque un Aristote puisé directement au grec, avant même que l'on ait traduit ses oeuvres de l'arabe.

3 Cf. L. MINIO-PALUELLO, la Tradition..., pp. 166-185. Pour l'influence de l'aristotélisme au XIIIe siècle, voir F. VAN STEENBERGHEN, le XIIIe siècle..., p. 179 suiv.

4 Le principal mérite en revient à L. MINIO-PALUELLO qui, en une série d'études historiques et philologiques, a mis en relief l'importance des manuscrits du Mont Saint-Michel, en particulier ceux du XIIe siècle. Ces derniers, en effet, contiennent les premières traductions de la Physique, de la Métaphysique, du De Anima et du De Memoria. Au cours de notre étude, nous aurons largement l'occasion d'utiliser les résultats des recherches de L. MINIO-PALUELLO.

5 Pour l'ensemble de la tradition latine d'Aristote au Moyen-Age, on consultera A.L., I, II et Suppl.

Les mss du Mont Saint-Michel contenant les traductions latines d'Aristote sont conservés actuellement à la Bibliothèque municipale d'Avranches sous les n°s 220, 221, 222, 224, 227, 228 229, 231 et 232. Cf. H. OMONT, Catalogue..., t. X, pp. 102-112.

Le premier catalogue de la bibliothèque du Mont Saint-Michel est assez récent. Il fut dresse par dom LE MICHEL en octobre 1639. Celui-ci donne des ouvrages d'Aristote la description suivante: "Ph 1. Boetius in lib. Peri ermeneias. Ph 2. Aristoteles de anima. De generatione et corruptione. De meteoris. Libri 8. physicorum... Ph 3. Organum Aristotelis universum... Ph 4. Porphyrius cum Dialectica Aristotelis. Ph 5. Metaphysica Aristotelis cum commentario. Ph 6. Boetius in Isagogen Porphyrii. Item in Categorias Aristotelis. Ph 7. Ethica Aristotelis... Ph 8. Aristotelis libri priorum ac posteriorum. Ph 9. Compendium Categoriarum Aristotelis vetustissimo caractere... Ph 11. Aristotelis liber de anima. Item lib. 8. Physicorum... Ph 12. Aristotelis de generatione et corruptione. Ethicorum liber secundus et initium tertii cum commento... Lib. 8. Physicorum. De memoria." Cf. Paris, Bibl. Nat., ms lat. 13071, ff°s 110 v°-111. Au folio 113 v°, LE MICHEL mentionne la traduction de Nicole Oresme: "Politiques d'Aristote avec commentaires dedie a Charles V, Roy de France par Nicolas Oresme".

Une concordance entre le catalogue de dom LE MICHEL, de MONTFAUCON et celui de la Bibliothèque municipale d'Avranches, a été établie par G. NORTIER, les Bibliothèques..., 1957, pp. 166-167.

La concordance entre les numéros de la Bibliothèque municipale d'Avranches et ceux donnés par A.L. est à voir dans A.L., I, pp. 433-438. De nouvelles notes et des corrections ont été publiées dans A.L. Suppl., pp. 82-83 concernant les mss d'Avranches 220, 221, 222, 229 et 232. Autres références utiles concernant quelques mss d'Avranches: 221 (A.L., I, p. 93); 224 (A.L., III, 1-4, p. XXIV); 227 (ibid., pp. XXIV et LIII); 232 (A.L., I, pp. 52, 55, 61, 62, 127, 789, 799).

6 Nous ne comptons ici que les traités dont l'authenticité ne fait aucun doute. Si l'on y ajoute les traités pseudo-aristotéliciens, les ouvrages ayant quelque rapport avec Aristote, enfin les deux traductions françaises de Nicole Oresme et l'exemplaire perdu du Compendium Categoriarum Aristotelis, on obtient un total de 50 ouvrages.

Les mss 221 et 232 d'Avranches nous ont conservé les copies les plus anciennes (2e moitié du XIIe siècle), des traductions gréco-latines du De Anima, de la Physique, du De Generatione, du De Memoria, de l'Ethica Vetus et d'une partie de la Métaphysique ainsi que les plus anciens commentaires latins sur plusieurs de ces traités. Nous y reviendrons plus loin.

7 G. Nortier, art. cit., 1957, pp. 26-30, 82-83, 240-244; 1958, pp. lG-l9, 118-127, 174-175, 255-257 ; 1960, pp. 232-233.

8 G. Nortier, art. cit., 1958, pp. 165-175, 249-257.

9 Sur l'aristotélisme de Boèce, voir l'ouvrage de Pierre COURCELLE, les Lettres grecques en Occident, Paris, 1948, pp. 264-278. Jusqu'au XIIe siècle, Aristote n'est connu en Occident qu'à travers ses oeuvres logiques, perpétuées dans celles de Porphyre et de Boèce. Il a fallu attendre jusqu'au XIIe siècle pour que d'autres ouvrages du Stagirite pénétrassent dans les milieux intellectuels de l'Occident latin. La reconquête, en 1085, de Tolède, les Croisades ainsi que les discussions théologiques avec les Grecs, ont largement contribué à éveiller l'attention de l'Occident sur la pensée grecque et arabe. Tandis que, à Tolède, on traduisait les traités d'Aristote de l'arabe, les nouvelles traductions parvenues de l'Italie du Nord au Mont Saint-Michel présentaient la pensée d'Aristote puisée dans le texte grec. Sur les origines du renouveau péripatéticien, voir F. VAN STEENBERGHEN, le XIIIe siècle, pp. 182-186. Cf. encore Joseph DE GHELLINCK, l'Essor de la littérature latine au XIIe siècle, t. I, Paris - Bruxelles, 1946, pp. 25-32; ID., le Mouvement théologique du XIIe siècle, Paris, 1948, p. 398 suiv.

10 Bien entendu, les moines du Mont Saint-Michel n'étaient pas les seuls à s'intéresser à la logique aristotélicienne. Ainsi, par exemple, l'abbaye de Gorze posséda, au XIe siècle, une bibliothèque très riche en ouvrages de logique. En voici le catalogue écrit au Xle siècle même: a Commentum Boecii super Isagogas Porphirii... Cathegoriæ Aristotelis et commentum Boetii in uno codice. Commentum eiusdem de topicis differentiis... Isagogæ Porphirii et Libellus Augustini ad filium super cathegorias Aristotelis in uno corpore. Item libellus isdem ad filium in altero uolumine. Dialectica eiusdem Augustini. " Cf. G. MORlN, le Catalogue..., p. 9: a Boetii duo de arte musica Idem de arithmetica. De consolatione philosophiæ libri eius duo cum commento perfecto et imperfecto... Commentum eius super Ysagogas. Kategorias. et Periermenias in uno uolumine. Commentum ipsius super Ysagogas Porphirii ceptum. Commentum ipsius in Topica Cyceronis. Kategoriae Aristotelis in uno uolumine. Kategoriæ Augustini et Ysagogæ Porphirii. Expositio beati Augustini in Kategorias Aristotelis. " (Ibid., pp. 10-11.)

11 Cf. Paris, Bibl. Nat., ms. lat. 13071, f° 111. Voir supra, n. 5.

12 Cf. B. MONTFAUCON, Bibliotheca..., II, pp. 1356-1361: mss Cod. Monasterii S. Michaelis in periculo maris.

13 D'après G. NORTIER, les Bibliothèques..., 1957, p. 137; deux mss seulement comportent la mention " vetustissimo caractere ": " Parmi les manuscrits non conservés jusqu'à nos jours, mais examinés et décrits au XVIIe siècle, on peut encore noter, dans un catalogue dresse par dom LB MICHEL, en octobre 1639, deux manuscrits qui sont dits être écrits vetustissimo caractere: des Notæ in aliquod capita Johannis (E 41) et un Compendium categoriarum Aristotelis (Ph 9). Il n'est malheureusement pas possible de préciser la date de ces livres, perdus tous deux; mais elle est sûrement antérieure au XIe siècle. "

14 Le ms. d'Avranches 229 se divise en trois parties: la première, ff°s 6 (ms. Ph le catalogue de dom LE MICHEL, ici note 5), la deuxième, ff°s 116-190 (LE MICHEL, Ph l); la troisième, ff°s 193-230. D'après A.L., Suppl., p. 82, cette dernière partie serait du Xe siècle, les premières, du XIIe siècle. H. OMONT, le Catalogue..., X, pp. 107-109 considère ce ms. comme n que deux parties: la première, ff°s 7; la seconde, ff°s 116 v°-230; la première étant du Xe la seconde, du XIe siècle. G. NORTIER, art. cit., 1957, p. 133, pense que les ff°s 1-10 et 99-115 auraient été copies à la fin du Xe ou au début du XIe siècle. D'après les notes établies à l'Institut de Rech. et d'Histoire des Textes (Paris, C.N.R.S.) le ms. se diviserait en trois parties: la première, 115 v° (Xle siècle); la deuxième, ff°s ll6-is2 v° (début du Xle siècle); la troisième, ff°s 193 (IXe siècle). Les ff°s l9l-192 v° qui donnent des fragments du De inventione de Cicéron, auraient été ajoutés au XIIe siècle. Quoi qu'il en soit, il est certain que c'est le ms. le plus ancien du Mont qui ait conservé des textes aristotéliciens.

15 Le texte des Catégories se trouve aux fol. 194-229 du ms. d'Avranches 229 (A.L., I, 406.7). Précédé des vers latins sur le mérite des Catégories, datant de la même époque, il porte la rubrique "Incipiunt Cathegorie Aristolis (sic!) ab Augustino translate". Le colophon (f° 280) nous renseigne sur l'identité du scribe: " Martinus presbiter bonus humilis scripsit et subscripsit, fratres qui legit ora pro illud " (sic!). Cf. H. OMONT, Catalogue..., X, p. 109. L'histoire des Catégories pseudo-augustiniennes a été étudiée par L. MINIO-PALUELLO, Note..., XV, 1962, p. 187 suiv. C'est par ces Catégories que commence effectivement la réflexion philosophique au Moyen-Age, parce que cet ouvrage logique contient plus d'éléments philosophiques que d'autres de ce genre.

16 Voici les références correspondant aux divers traites contenus dans ce ms.: I Commentarii cuiusdam in Periermeneias, f° 118 (A.L., I, 406 et Suppl., p. 32); Boethius in Categorias, ff°s 17-98 v° et 11-16 v° (A.L., I, 406-2 et Suppl., p. 32); il s'agit de la première édition de Boèce, cf. P.L. 64 col 159-294 Categoriæ, ibid., Boethius in Periermeneias, ff°s 117 v°-l90 v° (A.L., I, 406.5); il s'agit également de la première édition; Periermeneias, ibid.; Boethius in Isagogen Porphyrii, ff°s 1-10 v° et 99-114 v° (A.L., I, 406.l), première édition; Porphyrii Isagoge, ibid. Porphyrii Isagoge, ff°s 114 v°-115 v° (A.L., I, 406.3), texte incomplet, s'arrêtant au chap. 5 du livre III. Au f° 116, on trouve un tableau des figures du syllogisme catégorique incomplet.

17 La lettre est adressée à Robert par Anselme qui n'était pas encore abbé du Bec: " ... precor, obsecro, ut illi sancto viro Anastasio, cujus desiderabili societate frueris, me commendando quantum absentem potes, notum facias, ut et illum amicum tuum mecum communices, et me servum tuum cum illo participes. Quatenus ex hac die dum vivimus per te et tecum, et ego illum venerer amicum alterum Robertum; et ille possideat servum eumdem Anselmum". Epist. 3, éd. Schmitt, III, pp. 102-103; P.L., 158, col. 1067.

18 G. NORTIER, art. cit., 1957, p. 138. Voir aussi P. GOUT, op. cit., I, p. 121; J. MABILLON, op. cit., IV, pp. 369-370, 497, 513, 674; V, pp. 123 et 231; Gallia Christiana, XI, p. 515.

19 La proximité de Lanfranc dont la réputation commença à grandir à cette époque, put également influencer la décision d'Anastase et de Robert. D'ailleurs, il n'est pas exclu que les quelques phrases grecques conservées dans deux manuscrits d'Avranches (236, f° 97 v° et 229, f° 194) soient de la main d'Anastase. Le f° 194 du ms. 229 nous a conservé deux lignes en grec exprimant les dix catégories d Aristote. Cf. H. OMONT, op. cit., X, pp. 108 et 115, G. NORTIER, art. cit., 1957, p. 138. Mais on sait que la chronologie du ms. d'Avranches 229 est très controversée. Voir supra, note 14.

20 Ph. DELHAYE, op. cit., p. 225 suiv. "A partir du XIIe siècle, l'enseignement monastique tout en continuant d'exister, perd de son importance intellectuelle. La réforme prônée par Cluny fille d'Aniane, lui avait été fatale." (Ph. SCHMITZ, op. cit., Il, p. 62.) Sur le déclin des écoles monastiques, voir encore ibid., V, p. 109 suiv. Cf. aussi J. LECLERCQ, art. cit., pp. 172-182.

21 Ph. DELHAYE, art. cit., pp. 231 et 236. Cela vaut surtout pour Cîteaux, où aux novices n'ayant aucune formation, on ne permet qu'exceptionnellement d'acquérir une culture intellectuelle.

22 "S. Bernard répète souvent lui aussi le monachi non est docere sed lugere. L'Abbé de Cîteaux aime à opposer aux écoles humaines l'école ou le Christ enseigne lui-même par la méditation et la prière." (Ph. DELHAYE, art. cit., p. 227.)

23 "La Normandie, certes, était clunisienne, mais avec une certaine indépendance, et sans les inconvénients qu'on prête au pur idéal clunisien. " (J. LECLERCQ, art. cit., p. 178.)

24 Sur Lanfranc et son école: " Vita Beati Lanfranci ", auctore MILONE CRISPINO, P.L., 150 col. 29-30; "Chronicon Beccensis Abbatiæ ", P.L., 150, col. 641-644; " Vita Sancti Anselmi", auctore EADMERO, P.L., 158, col. 52. L'on connaît le poème dans lequel saint Anselme exalte la renommée de son maître: " Huius doctrinam pars maxima senserat orbis " (S. ANSELMI, "Versus de predecessore suo Lanfranco", P.L., 158, col. 1049).

Sigebert DE GEMBLOUX met en relief l'importance de la dialectique dans l'exégèse de LANFRANC ("De Scriptoribus ecclesiasticis ", c. 155, P.L., 160, col. 582-583).

Robert de TORIGNI, à son tour, tient à souligner l'érudition de Lanfranc, ainsi que sa compétence en matière de sciences divines et profanes (cf. éd. L. Delisle, I, pp. 36,153; P.L., 160, col. 418 et 436).

Devenu archevêque de Canterbury, Lanfranc ne cessa pas de s'intéresser aux lettres (cf. " Vita Beati Lanfranci ", auctore MILONE CRISPlNO, P.L., 150, col. 55). Ces auteurs attestent tous la haute culture de Lanfranc qui fait autorité à son époque. Son esprit libéral et humaniste marquera profondément la génération des moines qui lui succéderont au Bec et à Saint-Etienne de Caen.

25 "Epistola B. Pauli Apostoli ad Corinthios Prima cum Glossula interjecta B. Lanfranci ", c. 1, v. 11, P.L., 150, col. 157.

26 Saint Anselme ne manquait pas d'encourager, à l'occasion, l'étude des sciences profanes comme la grammaire. Il recommanda même la lecture de Virgile à Maurice, moine du Bec séjournant à Canterbury (Epistola, 64, éd. Schmitt, III, pp. 180-181; P.L., 158, col. 1124).

Dans son autobiographie, Guibert DE NOGENT nous révèle l'esprit de l'enseignement de saint Anselme: l'enseignement, même moral de celui-ci, est empreint du respect de la raison; pour saint Anselme, les notions philosophiques sont utiles sinon indispensables pour l'exégèse. Cf. Venerabilis GUIBERTI, " De vita sua sive monodiarum libri tres ", lib. 1, c. 17, P.L., 156, col. 874-875. D'ailleurs aux yeux de saint Anselme, l'étude sérieuse de l'Ecriture est une des conditions de la vie plus parfaite. C'est bien cela qu'il inculque à deux de ses amis (Epistola, 2, éd. Schmitt, III, p. 99; P.L., 158, col. 1064-1065).

Orderic VITAL, dans une page pleine de poésie, montre bien la continuité de la tradition de l'école du Bec. Elle nous introduit dans un milieu en pleine ferveur intellectuelle, où l'on n'oppose pas, comme ailleurs, la sainteté à la culture. Cf. " Historia ecclesiastica ", Pars 11, lib. IV, c. XVI, P.L., 188, col. 344-345. Sur l'Ecole du Bec, on consultera LECOMTE, I'Ecole de l'abbaye d u Bec, Rouen, 1877; Chanoine PORÉE, l'Abbaye du Bec et ses écoles (1045-1790), Evreux, 1892; ID., Histoire de l'abbaye du Bec, 1-11, Evreux, 1901, surtout 1, p. 46 suiv.; R. FOREVILLE, "l'Ecole du Bec et le "Studium" de Canterbury aux XIe et XIIe siècles ", Bulletin philologique et historique (jusqu'à 1715) du Comité des Travaux historiques et scientifiques, Années 1955-1956, Paris, 1957, pp. 357-374.

27 "Sed ubicumque est prædecens necessitas, est et sequens; non autem ubi sequens ibi statim et præcedens. Possumus namque dicere: necesse est cælum volvi, quia volvitur; sed non similiter est verum idcirco te loqui, quia necesse est ut loquaris. Ista sequens necessitas currit per omnia tempora hoc modo: Quidquid fuit, necesse est fuisse. Quidquid est, necesse est esse et necesse est futurum fuisse. Quidquid futurum est, necesse est futurum esse. Hæc est illa necessitas quæ, ubi tractat Aristoeles de propositionibus singularibus et futuris, videtur utrumlibet destruere et omnia esse ex necessitate astruere. Hac sequenti et nihil efficienti necessitate, quoniam vera fuit fides vel prophetia de Christo, quia ex voluntate non ex necessitate moriturus erat, nocesse fuit ut sic esset. Hac homo factus est; hac fecit et passus est quidquid fecit et passus est; hac voluit quæcumqlle voluit. Ideo enim necessitate fuerunt, quia futura erant; et futura erant quia fuerant; et fuerunt, quia fuerunt." (Cur Deus homo, lib. II, c. 17, éd. Schmitt, II, p. 125; P.L., 158, col. 424). Cf. aussi: De concordia præscientiæ et prædestinationis et gratiæ Dei cum libero arbitrio, éd. Schmitt, II, p. 250 suiv., où encore saint Anselme fait appel à ce fameux passage du De Interpretatione d'Aristote.

La nouveauté de la méthode rationnelle, fondée sur la "nécessité" qu'Anselme préconisait, n'a pas échappé à l'attention de ses contemporains. Robert DE TORIGNI ne manque pas d'en faire état lorsqu'il donne la liste des ouvrages légués à la postérité par l'ancien abbé et précepteur du Bec: " Fecit quoque (Anselmus) libellum quintum, quem monologion appellavit; solus enim in eo et secum loquitur, ac tacita omni auctoritate divinæ scripturæ, quod Deus sit, sola ratione quærit et invenit, et quod vera fides de Deo sentit, invincibili ratione sic nec aliter esse posse probat et astruit". (Ed. L. Delisle, I, p. 135.); cf. aussi P.L., 160, col. 429-430. La méthode rationnelle de la théologie de saint Anselme est exposée par A. FOREST, le XIIe siècle, pp. 50-52 et 58-61 ainsi que par René ROQUES, la méthode de saint Anselme dans le Cur Deus homo, Aquinas, 5, 1962, pp. 3-57.

28 Même si Anselme ne mentionne le nom d'Aristote qu'exceptionnellement dans ses ouvrages théologiques, l'influence scientifique de celui-ci ne peut faire aucun doute. Cf. éd. Schmitt, I, pp. 19, 25, 85, 177, 180, 182, 248; II, pp. 125, 250. Par contre, dans son opuscule Dialogus de grammatico, ou il explique certains problèmes de la logique d'Aristote, il est tout à fait normal de rencontrer plusieurs allusions explicites au Stagirite. Cf. éd. Schmitt, I, pp. 154, 162, 163, 164, 165 où Anselme mentionne le nom d'Aristote. Pour les citations implicites, cf. ibid., pp. 145, 146, 147, 154, 155, 159, 162, 163, 164. Le Dialogus de grammatico fut considéré par Sigebert DE GEMBLOUX comme un ouvrage très utile pour ceux qui voulaient s'initier à la dialectique: "Scripsit (Anselmus)... alium librum introducendis ad dialecticam admodum utilem..." ("De Scriptoribus ecclesiasticis", c. 168, P.L., 160, col. 586).

29 P. GOUT, op. cit., 1, p. 142.

30 G. NORTIER, art. cit., 1957, pp. 57-83. De cette riche bibliothèque, il ne reste plus que l9 mss dispersés actuellement en plusieurs pays. "Quel qu'ait été le sort final des manuscrits du Bec, ils sont définitivement perdus pour nous. La Révolution, en permettant cette disparition, n'a fait qu'achever l'oeuvre destructrice des siècles précédents, parmi lesquels les XVe et XVIe furent sans doute les plus néfastes." (ibid., p. 80).

31 Ms. d'Avranches 159, ff°s 1v°-3. Le catalogue fut publié pour la première fois par F. RAVAISSON, Rapports..., pp. 375-389. Cf. également H. OMONT, Catalogue..., II, pp. 385-398; P.L., 150, col. 769-782. Voir l'histoire du catalogue du Bec dans G. NORTIER, art. cit., 1957, pp. 63-68.

32 F. RAVAISSON, Rapports..., p. XI. La bibliothèque comprenait cent treize volumes dont deux seulement contenaient des écrits aristotéliciens: "In alio. Martianus Capella... Utraque rethorica, II ; Dialectice, III. Utrumque commentum super Porphirium ; primum super Catheg., primum secundum super Periermeneias. Commentum super topica Ciceronis. In alio... Propositiones Boetii III." ("Tituli librorum Beccensis almarii", P.L., 150, col. 778). Parmi les vingt-sept volumes donnés à l'Abbaye par Philippe, évêque de Bayeux, il n'y en a pas eu un seul qui ait contenu d'ouvrages d'Aristote .

33 G. NORTIER, art. cit., 1957, p. 65. Le catalogue comporte indubitablement des additions qui se succèdent jusque vers les années 1160 ou 1170, mais on peut supposer qu'il fut commencé pendant l'époque où Robert de Torigni séjournait encore au Bec. Même si, entre la rédaction du catalogue et le temps ou saint Anselme vivait et étudiait au Bec, il s'écoula un intervalle non négligeable, nous pouvons nous permettre une conjecture concernant les sources de l'aristotélisme de celui-ci: les préoccupations intellectuelles d'Anselme fournissent un argument en faveur de l'ancienneté de certains ouvrages figurant au catalogue de l'armarium du Bec. Sur l'influence d'Anselme au XIIe siècle, on consultera S. VANNI ROVIGHI, "Notes sur l'influence de saint Anselme au XIIe siècle", Cahiers de Civilisation médiévale, 7, 1964, pp. 423-437.

34 L'élection de Robert de Torigni eut lieu le 27 mai 1154. Voir l'édition L. Delisle, Il, p. IV; P. GOUT, op. cit., I, p. 141 suiv Le Chronicon Beccensis Abbatiae rapporte aussi son élection: " Anno Domini millesimo centesimo quinquagesimo quarto, sexto Kalendas Junii feria quinta, infra octavas Pentecostes, monasterium Beati Michaelis de Periculo maris, post tribulationem quam per quinquennium iere jugem passum fuerat, Deo miserante, aliquantulum respiravit, electo unanimiter ab omni conventu Roberto de Tougeyo priore claustrali Beccensis monasterii." Cf. P.L., 150, col. 653. La Chronique de Robert DE TORIGNI donne, en outre, les précisions suivantes sur cet événement: "Eodem mense (Maio) dux Henricus rediens de Aquitania, Rothomagi in die festivitatis sancti Johannis Baptistæ gratanter assensum præbuit praedictæ electioni, quam archiepiscopus Rothomagensis Hugo, vir summæ religionis et industriae, cum imperatrice matre ducis antea ut præsentes libentissime confirmaverant. Sequenti vero mense, in festivitate sanctæ Mariæ Magdalenæ, prædictus electus benedictus est in abbatem apud Sanctum Philibertum de Monteforti ab Herberto episcopo Abrincatensi et Girardo Sagiensi, præsentibus abbatibus Rogerio Beccensi, Michaele Pratellensis, Hugone de Sancto Salvatore Constantini." (P.L., 160, col. 477.)

35 E. GILSON, la Philosophie au Moyen-Age, Paris, 1947, p. 337.

36 Il est important d'attirer l'attention sur la largeur d'esprit de Robert, sur son ouverture à tous les domaines de la culture de son époque, car c'est à son esprit exempt d'étroitesse que nous devons la survivance d'un grand nombre de valeurs artistiques, culturelles et littéraires. L'opposition qui apparaît depuis l'époque carolingienne entre la culture païenne et l'idéal chrétien dans certains milieux monastiques, risquait de priver l'humanité de valeurs importantes. Humaniste, Robert de Torigni a su apprécier les valeurs proprement humaines, sans pour autant mettre en danger les valeurs spirituelles. Une série de passages de sa Chronique permettent de comprendre davantage dans quelle ambiance intellectuelle s'éveilla l'intérêt de Robert de Torigni pour ce renouveau scientifique et philosophique que produisaient les nouvelles traductions d'Aristote. Ces passages où Robert met en relief les mérites littéraires et scientifiques des personnages de sa Chronique constituent autant de preuves de son esprit humaniste. Voici les références: éd. L. Delisle, I, pp. 135, 144, 153, 164, 169, 191, 208, 224, 231, 250, 265, 270, 280, 288, 340, 344, 354; II, pp. 88, 108-109, 110-111, 114, 118, 125. Cf. aussi P.L., 160, col. 429, 433, 436, 439, 441, 447, 453, 457, 459, 465, 466, 470, 472, 475, 477, 496, 497, 500, 531, 537, 538, 539, 540, 542.

37 "Robertum de Torinneio, ejusdem loci monachum, virum tam divinorum quam secularium librorum inquisitorem et coacervatorem studiosissimum ibidem conveni." (Epistola Henrici Archidiaconi ad Warinum de regibus Britonum, éd. L. Delisle, II, p. III, P.L., 160, col. 423).

38 Voir la liste des ouvrages de Robert de Torigni dans l'édition L. Delisle, II, pp. XIII-XIX. Il n'est pas dans notre intention de faire de Robert de Torigni un péripatéticien. Les ouvrages qu'il a composés ne nous permettent pas pareille affirmation. C'est un homme universel dont les goûts littéraires sont très variés, ne se limitant point à un seul domaine. Il fait copier beaucoup d'autres ouvrages qui n'ont aucun rapport avec Aristote. Mais il sait tirer profit des fruits des récentes rencontres culturelles avec la Grèce, résultat indéniable des croisades et des discussions théologiques avec les Grecs ainsi que celui des relations familiales qui s'établirent entre l'empereur de Byzance et la famille royale de France. Le mérite de Robert de Torigni est d'avoir été assez large pour accueillir un courant littéraire qui, même encore chez un Pierre Lombard, ne fut considéré que comme un danger pour la foi. (Pierre LOMBARD cite, pour la rejeter, la doctrine d'Aristote concernant l'éternité du monde, doctrine puisée dans les traités du Stagirite que Robert de Torigni ne manquera pas de faire bientôt recopier: la Physique, le De Generatione et corruptione... Cf. Sent., lib. II, dist. 1.)

39 Le catalogue (supra, n. 31) donne la description suivante de ces deux ouvrages: "In uno vol... Item vita Alexandri magni regis Macedonum. Item epistola ejusdem de situ Indie ad Aristotilem magistrum suum" (F. RAVAISSON, Rapports..., p. 385; P.L., 150, col. 777). Alexandre le Grand semble avoir intéressé les moines. La bibliothèque de l'abbaye de Gorze possédait aussi une copie de l'histoire du roi des Macédoniens: "Libri X. Curti. Rufi. gestorum Alexandri Magni" (D. G. MORIN, art. cit., p. 9).

40 Cf. le catalogue des livres de l'abbaye du Bec, F. RAVAISSON, op. cit., p. 388; P.L., 150, col. 775 à 778. On y trouvait également des traités de Boèce.

41 Le catalogue du Bec (supra, n. 31-33) ne signalait, à l'époque, que cent quarante volumes. Or, nous savons que Robert de Torigni lui-même a "composé" (ou peut-être collectionné?) cent quarante volumes pendant sa prélature au Mont Saint-Michel: "Necnon interea studiis assiduis operam dabat, vir in omni genere literarum versatissimus, quibus in omnibus scientiis peritus evasit. Et certe historia ms. coenobii asserit ipsum centum et quadraginta volumina composuisse, quæ pro maxima parte ruina turris et impluvio computruerunt." (Gallia Christiana, X, col. 521.) Voir aussi G. NORTIER, art. cit., 1957, pp. 141-144.

42 Cf. éd. L. DELISLE, I, pp. XLV-LIII; G. NORTIER, art. cit., 1957, p. 63; L. MINIO-PALUELLO, Iacobus..., p. 270, n. 15. Pour la date du départ de Robert de Torigni, L. MINIO-PALUELLO affirme qu'il a eu lieu en 1157 (" Robert left the Abbey of Bec in 1157...", cf. ibid.). Il nous semble préférable de maintenir la date traditionnelle de 1154, puisque la chronique du Bec ainsi que la chronique de Robert de Torigni placent son élection et sa confirmation par Hugues, archevêque de Rouen, en 1154. Cf. supra, note 34. Pourquoi Robert aurait-il dû attendre trois années avant de se rendre au Mont Saint-Michel ?

43 Ed. Delisle, I, p. 114; P.L., 160, col. 443, n. 555. L. MlNlO-PALUELLO donne un bref aperçu sur l'histoire de la controverse que ce passage de la Chronique de Robert a suscité (Iacobus.... p. 267, n. 6).

44 Cf. l'étude d'Amable JOURDAIN, Recherches sur l'âge et l'origine des traductions latines d'Aristote, Paris, 18/13, p. 58. (La première édition de l'ouvrage date de 1819.) A consulter également l'Introduction à l'éd. Howlett, pp. XLVl-LXVIIn J. MABILLON, Annales..., VI, p. 268 donne, sur Jacques de Venise, la notice suivante: "In secundo habita fuisse dicitur collatio de processione Spiritus sancti in vico qui dicitur Pisanorum, juxta ecclesiam Ageirene, id est sanctae Pacis, mense Aprili, die decimo: cui adfuere non pauci Latini: inter quos fuere tres viri sapientes, in utraque lingua periti, Jacobus scilicet, ortu Veneticus; Burgundio Pisanus; et Moyses Italus ex civitate Pergamo, ah universis electus collationis interpres",

C'est grâce aux recherches récentes de L. MINIO-PALUELLO que nous avons maintenant un peu plus de lumière sur Jacques de Venise et son activité de traducteur d'Aristote. Dans son article, Iacobus..., pp. 265-304, il nous renseigne sur Jacques de Venise et ses oeuvres ainsi que sur le témoignage de Jean de Salisbury concernant les traductions de ce dernier. L. MINIO-PALUELLO prouve, par des arguments de ressemblance stylistique, qu'un certain nombre de traductions doivent être attribuées à Jacques: "We may conclude from all these elements and arguments that one and the same translator, James the Venetian and Greek, is the author of the " vetus translatio " of the Physics, De anima, parts of the Parva Naturalia (of which only the De Sensu, the De Somno et Vig., and the De Insomn. are by other translators), of the Metaphysica vetustissima (only partly preserved), of the " vulgate " of the Posterior Analytics, and of the introduction to the Physics (De Intelligentia). The translations which he is supposed to have made of the Prior Analytics, Topics, and Sophistici Elenchi have not yet been found; nor have is commentaries or his translations of commentaries on these and other works been identified, with the exception of one small fragment" (ibid., p. 291). Le problème de l'attribution à Jacques de Venise d'une traduction du De Anima a été repris par L. MINIO-PALUELLO dans une autre étude philologique. Cf. The Text..., pp. 217-243. Dans cet article, il prend pour base de sa recherche le ms. d'Avranches 221 ff°s 2-21 v°. Nous lui devons encore une série d'articles où il aborde à plusieurs reprises le p problème des traductions de Jacques de Venise. Cf. Note..., I, II III, V, VI, VII, IX, XIV, XV. Voir également ID., "Guglielmo di Moerbeke traduttore della Poetica di Arisiotele (1278)", Rivista di Filosolia Neo-Scolostica, 39, 1947, pp. 1-17; ID., "Henri Aristippe, Guillaume de Moerbeke et les traductions latines mediévales des 'Météorologiques et du " De Generatione et Corruptione " d'Aristote", Revue philosophique de Louvain, 45, 1947, pp. 206-235; ID., The Text...; ID., l' " Aristoteles Latinus ", Studi medievali, I,1960, pp. 304-327; ID., les "Trois rédactions"...; ID., la Tradition...

A consulter aussi M. GRABMANN, Aristoteles..., pp. 127-128; ID., Forschungen über lateinische Aristotelesübersetzungen des XIII. Jahrhunderts. (Beiträge zur Gesch. d. Philos. d. Mittelalters, XVII, 5-6), Münster, 191G; B. GEYER, Die alten..., p. 39 suiv.; E.. FRANCESCHINI, Il contributo dell' Italia alla transmissione del pensiero greco in Occidente nei secoli XII-XIII e la questione di Giacomo Chierico di Venezia, Atti della Società Italiana per il progresso delle Scienze, Venezia, 1937, t. 111, 2, Roma, 1938, pp. 287-310. D'autres références utiles: A.L., III, 1.4, p. XX suiv.; IV, 2, pp. VII-IX et 3; VII, 2, pp. VIII-X.

45 Cf. éd. L. Delisle, I, pp. XLV-LIII et 177, n. 5; éd. R; HOWLETT, p. XL; L. MINIO-PALUELLO, Iacobus..., p. 271, n. 15.

46 Cf. L. MINIO-PALUELLO, Iacobus..., p 271, n. 15. La notice est due à la main de Robert; éd. R. Howlett, p. 114, n. 1.

47 Ibid., p. XLIII suiv.

48 L. MINIO-PALUELLO donne comme terminus a quo la date de l'insertion, l'année 1157; cf. Iacobus..., pp. 267, 270 et 271, n. 15. Il fonde cette date sur l'hypothèse d'après laquelle Robert de Torigni aurait quitté l'abbaye du Bec en 1157: "Robert left the Abbey of Bec in 1157 and left there the original copy of his chronicle" (cf. ibid., p. 271, n. 15). Or, cela est inexact. Tout d'abord Robert a dû quitter l'abbaye du Bec en 1154 et non pas en 1157 (cf. ici n. 34 et 42). Ensuite, il n'a pas laissé son original à l'abbaye du Bec, mais il l'emporta au Mont Saint-Michel pour le faire recopier. C'est seulement vers la fin de 1157 que l'original de Robert fut renvoyé à l'abbaye du Bec. Enfin, surtout, qu'aucune des copies exécutées d'après l'original ne comporte la notice sur Jacques, il faut conclure que le terminus a quo de celle-ci doit être l'année 1157. Cf. éd. R. Howlett, p. XLV suiv.

49 On ne saurait exclure tout à fait l'hypothèse d'une connaissance des traductions de Jacques dès le séjour de Robert au Bec, par l'intermédiaire de Croisés, tel Hugues de Païens, grand maître de l'Ordre du Temple (éd. Delisle, I, 176, P.L., 160, col. 443).

50 Le silence dans l'exemplaire de la Chronique, laissé par Robert au Bec, est certainement en faveur de cette hypothèse.

51 Rapporté dans la Gallia Christiana, X, col. 519-521, à l'année 1163. L. DELlSLE nie ce voyage en invoquant et le silence de la Chronique et l'exil du pape Alexandre III en France jusqu'au 23 novembre 1165 (II, pp. VIII-IX). De même, la date avancée pour le retour de Robert (1169) est controversée, l'abbé ayant été appelé en Angleterre en 1167 (cf. P. GOUT, op. cit., I, p. 149).

52 "Alexander papa tertius... Item aliud concilium tenuit Romæ anno incarnationis dominicae M.C.LXXX. Ad hoc multæ convenerunt tam ecclesiasticæ quam seculares personæ, inter quos venit quidam civis Pisanus, nomine Burgundio, peritus tam græcæ quam latinæ eloquentiæ. Hic attulit evangelium sancti Johannis translatum ab ipso de græco in latinum, quod Johannes Crisostomus sermone omeliatico exposuerat. Hic etiam fatebatur magnam partem libri Geneseos a se jam translatam. Dixit etiam quod Johannes Crisostomus totum vetus et novum Testamentum græce exposuit". (éd. L. Delisle, II, pp. 108-109; P.L., 160, col. 557-558).

53 "He was a 'cleric' in the Roman Church: this might mean that he never achieved any higher ecclesiastical position, probably he was never ordained a priest. On April 3rd, 1136 he heard Bishop Anselm of Havelberg debating the question of the procession of the Holy Ghost with the orthodox archbishop of Nicomedia, Nicetas, in the Pisan quarter of Constantinople; he may have met there the jurist and translator of legal, theological, philosophical and medical works, Burgundio of Pisa, and the Bergamask poet and philologist Moses de Brolo, who, at some time, held office at the Byzantine court " (cf. MINIO-PALUELLO, Iacobus..., p. 269). En tout cas, il est certain que Jacques de Venise était connu dans les milieux romains et byzantins.

54 L. MINIO-PALUELLO, Iacobus..., p. 291.

55 Ibid., p. 292, note 49.

56 Ibid., p. 292.

57 Ibid. p. 292, n. 51.

58 Ibid. pp. 292-294.

59 Ibid., p. 267. Il s'agit du Prologue d'une traduction anonyme des Seconds Analytiques découverte par C. H. HASKINS, en 1913, dans un manuscrit de la bibliothèque capitulaire de Tolède, 17.14, f° l (ibid., p. 267, n. 5).

60 "We cannot say who exactly these 'Francie magistri' were, but one might think of those of Chartres and Paris among whom John of Salisbury acquired what knowledge he had of Aristotle's logic " (ibid., p. 269, n. 13). Vers 1140, Thierry de Chartres possédait déjà une collection complète des oeuvres logiques d'Aristote à l'exception des Seconds Analytiques.

61 "Information that James had translated and commented upon the Prior and Posterior Analytics, the Topics and the Sophistici Elenchi was considered important enough for the abbot of Mont St. Michel, Robert of Torigny, to add a note recording it in a blank space of his copy of the chronicle he had been writing for many years: the entry was made not before 1157 and not after 1169 in the free space between the account of what happened in 1128 and the account of what happened in 1129: this may mean that Robert thought that the translation and commentaries were made some decades before he actually recorded the information". (cf. Ibid., pp. 270-271). " The date 1128 is usually taken as the date of James' translations and commentaries. There is no reason to be so exact: the note had to be inserted somewhere in the course of the account of facts not too near to the present. And it is unlikely that James did all that work in one year". (ibid., n. 16).

62 Ed. L. Delisle, 1, p. 270; P.L., 160, col. 471, n. 584. A propos du nom de Jean Damascène que donne le chroniqueur, nous nous permettons de reproduire l'explication de L. DELISLE: " Au Moyen-Age, on a parfois confondu les ouvrages de saint Jean Damascène avec ceux d'un prétendu Pierre Mansur Damascène; voyez FABRICIUS, Bibliotheca graeca, éd. Harles, IX, 718 et XI, 336. La traduction dont parle ici Robert de Torigni est celle qui se trouve dans plusieurs manuscrits de la Bibl. nat. (fonds latin, 2375, 2376, etc.) et qui est intitulée: "Johannis Damasceni qui Mansur liber incipit in quo est tradicio certa orthodoxe fidei, capitulis divisa centum, a Burgundione judice, cive Pisano, de greco in latinum domino III Eugenio beate memorie pape translatus". (ibid., p. 270, n. 5).

63 Les deux notices ont été ajoutées après coup dans le ms. d'Avranches l59 ("M"); elles se retrouvent également dans les mss désignés par les sigles "C" et "P"; mais on ne les trouve pas dans les mss "B", "J", "F" et "H". Voir, éd. L. Delisle, I, pp. XLV-LIII, 177, n. 5 et 270, n. 5.

Quant à HOWLETT, il donne la notice suivante concernant le passage sur Jacques: "This paragraph in M. is inserted in the blank space left for the regnal years, in abbot Robert's own handwriting. It is not in F. H. L. S. but is in Ca. and P." (p. 114, n. 1). Pour le passage sur le Damascène: "Paragraph inserted in M. by a hand which differs from the rest of the writing at this point. It is in Ca. and P. but B. F. H. J. and W. omit it" (p. 171, n. 4).

Une partie de la Phgh gnvsevw, en latin De Fide orthodoxa a été traduite par BURGUNDIO de Pise à la demande du pape Eugène III (1145-1153). Le travail de Burgundio a dû être terminé au plus tard en 1151-1152 (date donnée d'ailleurs par Robert de Torigni) puisque Pierre LOMBARD s'en est servi à ce moment-là pour ses sentences. Cf. R. MOLS, "Burgundio de Pise", Dict. Hist. Géogr. eccl., X, col. 1365. D'après J. DE GHELLINCK, Burgundio aurait achevé sa traduction entre les années 1148 et 1150 (art. Pierre LOMBARD, Dict. Théol. Cath., X, col. 1963). E. M. BUYTAERT abaisse la date de la traduction aux années 1153-1154 (S. John Damascenus, De Fide orthodoxa. Version of Burgundio, Louvain, 1955). Cf. aussi P. VAN DEN EYNDE, "Essai chronologique sur l'oeuvre littéraire de Pierre Lombard", Miscellanea Lombardiana, Novare, 1957, pp. 45-87.

Ce qui importe ici c'est que ces études récentes, loin de l'infirmer, confirment, à deux ou trois années près, la date suggérée par la Chronique de Robert de Torigni. Par analogie, on peut supputer l'exactitude de la date avancée par Robert aux traductions de Jacques de Venise, sans toutefois en induire qu'elles aient. été achevées en un an...

64 Supra, n. 43.

65 A. L.., III, 1-4, p. XXII. Voir aussi la bibliographie qu'y donne L. MINIO-PALUELLO.

66 Ibid. Voir également supra, n. 44 avec les références bibliographiques.

67 A. L., I, n 401 et 408.

68 L. MINIO-PALUELLO, Iacobus., pp. 292-295. La traduction du De Anima dont le texte est donné dans le ms. d'Avranches 221, ff°s 2-21 v°, est bien celle de Jacques de Venise. Cette première traduction latine de la psychologie d'Aristote a été identifiée par L. MINIO-PALUELLO, The Text..., pp. 217-243. Il ressort de son étude que le ms. d'Avranches 221 comporte l'exemplaire le plus ancien du De Anima traduit en latin.

69 Ibid., p. 294.

70 Le ms. d'Avranches 232 contenant la Metaphysica vetustissima, le De Generatione et corruptione et l'Ethica vetus est d'origine inconnue, mais probablement exécuté dans le Nord de la France. Cf. L. MINIO-PALUELLO, Iacobus..., p. 293. Par contre, le ms. 221 qui contient le De Anima, le De Memoria, et la Physica (avec le De Intelligentia) a été copié au Mont Saint-Michel même. Mais tous les deux sont de la seconde moitié du XIIe siècle. La Metaphysica Vetustissima, le De Generatione et corruptione ainsi que l'Ethica vetus se trouvent également dans un manuscrit d'Oxford (Bodleian Selden supra 24, ff°s 3 v°-63 v°) qui semble originaire du Nord de la France. La copie qu'il contient du De Generatione et corruptione est peut-être plus ancienne que celle du ms. d'Avranches 232. Cf. ibid., p. 293.

Les caractéristiques de la translatio vetus de la Physica ont été soulignés par Augustin MANSION. " Disparition graduelle des mots grecs dans des traductions médiévales d'Aristote ", Mélanges Joseph de Ghellinck, II, Gembloux, 1951, pp. 631-645. A. MANSION a fondé son étude sur les deux copies de la Physique conservées dans les mss d'Avranches 221 et 232. Toutes deux sont considérées par lui comme les exemplaires les plus anciens que nous possédions de la Vetus translatio de la Physique. Le texte du ms. 232 serait postérieur à celui du ms. 221, mais probablement de la fin du XIIe s. La copie du ms. 221 contient beaucoup de mots grecs souvent illisibles que le copiste n'a pas pu lire.

71 L. MINIO-PALUELLO, Iacobus..., p. 293; ID., Note..., Vll, pp. 486-488

72 L. MINIO-PALUELLO, Iacobus..., p. 293.

73 "One thing seems to be sure: that there was a centre of interest in the 'new' Aristotle in northern France, which produced the first known attempt at Latin exegesis and at propagation of these works. If Salerno and Toledo were the first centres from which a partial knowledge of Aristotle was carried to the scientists of Western Europe, it was perhaps from the French side of the Channel that he became first introduced to the Latin-speaking students of philosophy and theology" (ibid., p. 294).

74 L. MINIO-PALUELLO, Note..., Vll, p. 485.

75 Ibid., pp. 490-491.

76 Ibid., pp. 487-488. Voir aussi ID., Iacobus..., p. 294. L'auteur hésite entre deux hypothèses: l'une, suivant laquelle les gloses proviendraient de Richard de Coutances ou de son entourage; l'autre, suivant laquelle cette première exégèse d'ouvrages aristotéliciens serait simplement la traduction latine de scolies grecques. En ce qui concerne les gloses de la Metaphysica vetustissima, il s'agit là de toute évidence de notes traduites du grec par Jacques de Venise. Quant aux autres gloses, leur provenance n'a pas encore été prouvée d'une façon certaine.

77 L. MINIO-PALUELLO, Iacobus..., p. 292, n. 49.

78 Le De Intelligentia, prologue de la Physique, traduit par Jacques de Venise, est conserve dans le ms. d'Avranches 221, ff°s 86 v°-88 v° (A.L., I, 401.4). Cet opuscule n'est pas d'Aristote, mais il présente un certain intérêt pour l'histoire de l'aristotélisme au Moyen-Age. Cf. A.L., I, p. 42.

79 Cf. F. VAN STEENBERGHEN, Siger de Brabant..., II, p. 394 suiv.

80 Robert de Torigni n'était pas le seul bénédictin de son époque à s'intéresser à la transmission et à la diffusion des ouvrages philosophiques et scientifiques d'Aristote. D'autres membres de son ordre ont contribué également à la propagation de la nouvelle littérature venue par l'intermédiaire des Arabes. La vieille tradition de Vivarium se fit sentir en plusieurs régions au XIIe siècle: "La véritable initiation de l'Occident aux traites d'Aristote est due à une entreprise collective de traduction dont Tolède était le centre. Dans cette ville, où se mêlaient les populations arabes, juives et chrétiennes, le bénédictin Raymond de Sauvetât, archevêque et primat de Castille (c. 1126-1151), entretenait et dirigeait une école de traducteurs. Grâce à elle, l'Occident reçut les trésors philosophiques des meilleurs penseurs arabes et juifs tels qu'Alkindi, Alfarabi, Avicenne, Algazel et Avicebron. Odon II de Cluny (Ý 1156) qui avait séjourné en Espagne, avait également fait traduire en latin plusieurs écrits arabes. On se rappellera aussi que, par l'intermédiaire des bénédictins du Mont-Cassin, l'Occident avait connu quelques produits de la science arabe." (Philibert SCHMITZ op. cit. , V, pp. 207-208) .

81 Voir supra, n. 41.

82 Voir le ms. d'Avranches 12. D'une écriture très soignée et enluminé, ce ms. fut exécuté au scriptorium du Mont Saint-Michel. Cf. G. NORTIER, art. cit., 1957, p. 144.

83 Cf. F. VAN STEENBERGHEN, le XIIIe siècle, p. 182 suiv.

84 Les ouvrages logiques sont conservés dans les mss ci-après: "Premiers Analytiques", Avranches 224, ff°s 4-48 v° (A.L., I, 403.2 et III, 1.4, p. XXIV). Ce traité est accompagné de beaucoup de gloses marginales et interlinéaires. Le texte lui-même est le résultat d'une contamination venant de deux familles différentes: celle de Paris, Bibl. Nat., lat. 6293, ff°s 92 v°-142 et celle de Florence, Bibl. Nat. Centr., Conv. Soppr. I.IV, 34, ff°s 1 v°-87. (Cf. A.L., I, pp. 121-122 et Suppl. Alt., p. 31.) Avranches 227, ff°s 118 v°-164 (A.L., I, 404.6 et III, 1.4, p. XXIV). Abondamment glosé, ce texte est légèrement différent du précédent.-"Seconds Analytiques ", Avranches 224, ff°s 49-86 v° (A.L., I, 403.3). Ce texte est une variante de la versio communis (A.L., I, p. 123). Contient beaucoup de gloses. Avranches 227, ff°s 164 v°-200 (A.L., I, 404.8). C'est une variante de la versio communis (cf. A.L., I, p. 123). Beaucoup de gloses. Le texte est d'une autre famille que le précédent. - "Catégories", Avranches 227, ff°s 10 v°-24 v° (A.L., I, 404.2). C'est le texte de la translatio communis (cf. A.L., I, p. 117). Gloses abondantes. Avranches 228, ff°s 11-39 (A.L., I, 405.2). Le texte est celui de la translatio communis avec quelques variantes (A.L., I, pp. 117-118). Il contient beaucoup de gloses interlinéaires et marginales dues à plusieurs mains. L'explicit du texte fut corrigé par un scribe qui y a ajouté un jugement de valeur sur Aristote: " Explicit liber predicamentorum Aristotelis philosophus (sic!) subtilis valde."-"Réfutation des Sophismes", Avranches 228, ff°s 124 v°-154 v° (A.L., 1, 405.8). Cette copie a été collationnée par L. MINIO-PALUELLO, The Text..., p. 112. Elle date du milieu du XIIIe siècle. Le texte diffère de la traduction de Boèce; il serait le résultat d'une révision due à Jacques de Venise. Cf. ibid., p. 117; voir aussi B. GEYER, Die alten..., pp. 33-34. Le texte est accompagné de gloses abondantes. Avranches 227, ff°s 102-117 v° (A.L., I, 404.5). Ce texte combine celui de la versio communis (A.L., II, p. 791) et celui de la recensio Moerbekana (ibid.). Après l'explicit, nous avons découvert une indication chronologique: "Anno Domini M° CC° LXm° Anno". Des gloses très abondantes accompagnent tout le texte.-"Periermeneias", Avranches 227, ff°s 28 v°-33 (A.L., I, 404.3), avec le commentaire de Boèce. Le début du traité manque dans le texte qui constitue d'ailleurs une variante donnée par A.L., I, pp. 118-119 (7). Beaucoup de gloses.-"Topiques", Avranches 228, ff°s 68-111 v° (A.L., I, 405.6). Gloses interlinéaires et marginales. Avranches 227, ff°s 34-101 v° (A.L., I, 404.4). C'est la recensio communis de la traduction de Boèce, avec des variantes qui suivent tantôt le ms. Paris, Bibl. Nat., lat. 6294, f° 73 suiv., tantôt celui d'Oxford, Bibl. Coll. S. Trinit. 47, f° 19 suiv. (A.L., I, p. 119 et Suppl. Alt., p. 27).

85 On trouve ces traités dans les mss suivants: "Ethica nova", Avranches 232, ff°s 73-77, (A.L., I, 408.4); le ms. de cette traduction anonyme est d'origine inconnue. "Commentarius in Ethicam Aristotelis", Avranches 232, ff°s Y 90-125 v° (A.L., I, 408.7); "De Longitudine et brevitate vitæ", Avranches 232, f° 199 r°v°, (A.L., I, 408.13); c'est une traduction de Jacques de Venise. "De Memoria et reminiscentia", Avranches 232, ff°s 197-198 (A.L., I, 408.11); " Metaphysica ", Avranches 220, ff°s 1-167 v° (A.L., I, 400); "Physica ", Avranches 232, ff°s 141-196 v° (A.L., I, 408.10). L'unité de cet exemplaire de la Physique a été contestée par A. MANSION. La première partie du traité (ff°s 141-156 v°) contenant les livres I-III.5 de la Physique, serait une version très ancienne dont dépendrait la vetus translatio, version appelée communément Physica Abrincensis. A. MANSION "les Prémices de l'Aristoteles latinus ", Revue philosophique de Louvain, 44, 1946, p. 127 en donne cette description: " La dixième pièce de ce miscellaneus, savoir '10. Physica Veteris Translationis (Abrincensis), ff°s 141-196 v°' en comporte en réalité deux qui fournissent un texte complet de la Physique, avec une partie commune aux abords de leur point de jonction. La première (ff°s 141 ro156 v°, va jusqu'au livre III, cap. S, 205a 11 Bekker. La seconde (ff°s 157 ro-196 v°), reprend le texte au livre III, cap. 4, 203b 29. Les deux mains présentent des écritures très voisines, mais leur technique est différente (nombre de lignes par page, absence presque totale de ponctuation dans la seconde pièce). La comparaison des textes dans la partie commune, qui couvre plusieurs pages, révèle des divergences assez faibles, les deux mss ne dépendent pas l'un de l'autre, mais sont deux mauvaises copies d'un même archétype. Ainsi, le contenu aussi bien que l'écriture, permet d'assigner aux deux textes une même époque et une même origine, peut-être un même copiste travaillant à des moments différents. Il n'en reste pas moins que dans le spécimen n° 16a, Physica Abrincensis, emprunté au présent codex, l'incipit du livre I provient en fait d'un ms. distinct de celui dont est tiré l'explicit (fin du livre VIII)." Cependant, d'autres spécialistes comme A. BIRKENMAJER, n'acceptent pas cette division en deux parties. Cf. A.L., I, p. 52, n. 1.

86 Cf. Martin GRABMANN, I divieti ecclesiastici di Aristotele sotto Innocenzo III e Gregorio IX, Miscellanea Historiæ Pontificiæ, Roma, 1941; F. VAN STEENBERGHEN, Siger de Brabant, II, pp. 394408; ID., le XIIIe siècle, pp. 191-196 et 287 suiv.; ID., Aristote en Occident, Louvain, 1946, pp. 63-86.

87 Voici les références relatives à ces traités: " De Differentia", Avranches 232, ff°s 77 v°- 81 v° (A.L., I, 408.5); ce traité est de Costa ben Luca, sous le titre: De Differentia spiritus et animæ; le ms. d'Avranches porte le titre: Differentia inter animam et spiritum. ( Liber divisionum 8, Avranches 228, ff°s 54-66 (A.L., I, 405.4); attribué à Gilbert de la Porrée, ce traité fait partie de ce qu'on appela au XIIe siècle la Logica nova, cf. M. GRABMANN, Aristoteles..., p. 124; " Isagoge", Avranches, 228, ff°s 1-10 v° (A.L., I, 405.1). Manque le début de ce traité. Le texte est une variante de 1'editio secunda, cf. A.L., I, p. 114. Une autre copie de 1'Isagoge fut exécutée vers la fin du XIIIe siècle ou au début du XIVe: Avranches 227, ff°s 1-10 v° (A.L., I, 404.1). C'est encore un exemplaire de 1'editio secunda, mais avec des leçons diff&eacut

Par Erwan - Publié dans : Histoire de la civilisation
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