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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 17:20

Jardin-2roses.jpg

 

 Ainsi parlait Ferdine

 

C'est l'incipit de "Bagatelles pour un massacre" : Céline y décrit le processus de raffinement qu'il voit s'opérer en lui, bien malgré lui. Il ne le dit pas avec des roses.

Partie 1

 

 

 

Partie 2

Published by Zoltar - dans Mémétique
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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 17:28

L'amphi, ça me rappelle ma jeunesse quand j'étais responsable du nettoyage et de l'entretien du laboratoire du collège de Jésuites laïcs où j'avais été envoyé, dans les années collège. Je ne fabriquais pas à l'occasion des potions magiques mais plutôt des mélanges explosifs ou hautement combustibles que je ne recommanderais à personne aujourd'hui car c'était très risqué.

J'ai déjà eu l'occasion de mettre à l'honneur Ibn KHALDOUN sur un forum peuplé d'amis, autrefois...

Voici un extrait de la Muqaddima dans lequel il est question des... ben voyons des humains de toujours :

VI - Le bonheur et le profit vont généralement aux gens soumis et aux flatteurs. Ce caractère est un des moyens de parvenir au bonheur

5 Nous avons vu précédemment que les acquisitions que les gens réalisent ne sont rien d’autre que la valeur de leur travail. Celui qui ne fournirait absolument aucun travail ne réaliserait aucune acquisition. La valeur du travail fourni par un individu dépend de sa quantité, de son degré de noblesse par rapport à d’autres travaux, du besoin qu’on en a. Les acquisitions qu’on en tire augmentent ou diminuent en fonction de cela. Nous venons de montrer que le prestige lié au rang est une source de richesse. En effet, les gens cherchent à se rapprocher de l’homme de haut rang et lui offrent leur travail et leurs biens, afin d’éviter ce qui leur est nuisible et de se procurer ce qui leur est utile. Ce qu’ils lui donnent sous forme de travail ou d’argent est comme la contrepartie des nombreux avantages qu’ils obtiennent ou des inconvénients qu’ils évitent grâce au prestige de leur protecteur. Tout le travail qu’ils lui fournissent ainsi constitue des acquisitions pour lui, et la valeur que cela représente augmente ses biens et sa fortune. En très peu de temps, il devient riche et prospère.

6 Le prestige lié au rang est distribué entre les hommes et varie d’une catégorie à l’autre : il est plus élevé chez les rois qui n’ont aucun pouvoir supérieur au-dessus d’eux et est à son degré le plus bas chez celui qui ne possède rien qui lui permette d’être utile ou nuisible à son prochain. Entre ces deux extrêmes, il existe une multitude de niveaux. Ainsi, Dieu, dans Sa sagesse, règle les moyens d’existence de Ses créatures, prend soin de leurs intérêts, assure la continuité de leur existence.
* 3 Coran XLIII, 32.

7 L’existence et la conservation de l’espèce humaine ne peuvent être maintenues que par la coopération entre les hommes en vue de leur bien commun. Comme on l’a précédemment établi, nul homme ne peut survivre seul. En admettant que cela puisse se produire dans des cas rares et hypothétiques, son existence serait précaire. Et cette coopération ne peut se réaliser que par la contrainte, car, le plus souvent, les gens ignorent les intérêts de l’espèce humaine. Doués de libre arbitre, agissant non par instinct mais après réflexion et examen attentif, ils peuvent refuser de coopérer, et il devient nécessaire de les y contraindre. Il faut donc quelqu’un qui les force à agir dans le sens de leurs intérêts pour que se réalise le plan divin de conservation de l’espèce. C’est le sens de ce verset du Coran : « Nous les avons élevés en degrés les uns au-dessus des autres, en vue du service réciproque. La miséricorde de ton Seigneur vaut mieux que leur accumulation » 3.

8 Il est donc clair que le prestige lié au rang signifie le pouvoir qu’ont les hommes d’agir sur ceux qui sont placés sous leur autorité, de leur imposer des ordres et des interdictions, de les soumettre à leur volonté par la force et la domination, afin, d’un côté, de leur éviter ce qui est nuisible et de réaliser ce qui leur est utile selon la justice et conformément aux lois religieuses ou politiques, et, de l’autre, de les faire agir dans le sens de leurs propres intérêts.

9 C’est le premier objectif qui est visé essentiellement par la Providence divine, tandis que le second n’y participe que par accident, comme tous les maux qui entrent dans les décrets divins. Il ne peut exister beaucoup de bien sans un peu de mal, en raison des substrats matériels. Le bien ne disparaît pas pour autant. Au contraire, il se produit en s’appuyant sur le peu de mal qu’il renferme. C’est la signification de l’apparition de l’injustice dans le monde. Ceci doit être bien compris.

10 Chacune des catégories d’une société civilisée, à l’échelle d’une ville comme à celle d’un pays, dispose d’un certain pouvoir sur les catégories inférieures. Tout membre d’une catégorie inférieure puise son prestige chez les membres de la catégorie immédiatement supérieure, et son autorité sur ceux qui sont soumis à son pouvoir augmente avec l’importance de ce prestige. Ainsi, le prestige intervient dans toutes les voies d’acquisition des moyens d’existence. Il est plus ou moins étendu suivant la catégorie et le statut de chacun. Un prestige élevé procure un grand gain ; et d’un mince prestige, on tire un faible et maigre profit. Celui qui ne dispose d’aucun prestige, fût-il riche, ne prospère qu’à proportion de son travail et de ses fonds, et en relation avec les efforts qu’il déploie pour accroître ses biens. C’est le cas des commerçants et des agriculteurs en général. Il en va de même des artisans. Privés de prestige et ne comptant que sur le produit de leur travail, ils tombent le plus souvent dans la pauvreté et l’indigence et ne risquent guère de faire fortune rapidement. C’est à peine s’ils peuvent joindre les deux bouts et échapper de haute lutte à la gêne.

11 Ainsi, le prestige est susceptible d’être distribué, et le bonheur et la prospérité en dépendent. On conviendra donc que c’est une très grande faveur que d’en dispenser, et que celui qui en dispense est un très grand bienfaiteur. Or, ses faveurs vont à des gens qui sont sous son pouvoir, et il agit à partir d’une position d’autorité et de puissance. Ceux qui recherchent le prestige et désirent en avoir doivent se montrer soumis et flatteurs, comme lorsqu’on sollicite une faveur des puissants et des rois. Autrement, ils n’en auront point. C’est pourquoi nous avons dit que la soumission et la flatterie permettent l’obtention du prestige, source de bonheur et de profit, et que la plupart des gens qui sont riches et heureux le doivent à ce caractère. Et l’on voit aussi que la plupart de ceux qui ont un caractère fier et hautain ne profitent pas du prestige. Ils ne peuvent compter que sur leur travail pour gagner leur vie, et finissent pauvres et indigents.

1 2 Une telle attitude d’orgueil et de fierté est blâmable. Elle se rencontre chez les gens qui se croient parfaits et indispensables, à cause de leur science ou de leur habileté technique. C’est le cas, par exemple, du savant très versé dans son domaine, du secrétaire habile, du poète éloquent. Tous ceux qui excellent dans un art croient que les gens ont besoin d’eux, et ils en conçoivent un sentiment de supériorité. Les gens qui portent de grands noms, comme ceux qui comptent parmi leurs ancêtres un roi ou un savant illustre ou quelque haut personnage, nourrissent le même genre d’illusions. Ils se montrent fiers de ce qu’ils ont vu ou entendu au sujet de la situation de leurs aïeux dans la ville et se bercent de l’illusion qu’ils méritent une position égale, en raison de leur parenté avec eux ou parce qu’ils sont leurs héritiers. En réalité, ils se cramponnent dans le présent à ce qui n’est plus. En effet, la perfection n’est pas quelque chose dont on puisse hériter. De même ceux qui possèdent sagesse, expérience et habileté dans les affaires se croient parfois parfaits et indispensables.



http://sociologies.revues.org/index2623.html

Ibn KHALDOUN est considéré - à tort ou à raison - comme l'un des pères fondateurs de la sociologie. On peut se demander s'il n'était pas aussi un peu psychologue et peut-être habile observateur des comportements humains et des moeurs politiques.
Mais quels personnages mettre derrière ces descriptions fulgurantes 6 siècles après ?

 

http://www.youtube.com/watch?v=J1sZOS4HEME


 

 

Pourquoi Ibn KHALDOUN et AVERROÈS n'ont-ils pas été lus et étudiés dans le monde arabo-musulman ? Quand ils n'ont pas fait l'objet d'autodafés comme Averroès...

2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 21:31

  Et pourtant, on croirait entendre Jean Sébastien Bach lui-même jouer cette petite pièce inventive...

 

Rosalyn Tureck dans toute sa splendeur, en 1961. J'entends qu'elle me dit "tu n'avais pas encore 17 ans, tes cheveux flottaient dans le vent..."

 

Published by Zoltar - dans Mémétique
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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 22:28

 

Tout y est !

 

 

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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 12:05

Moi, je le dis tout net, j'adore la manière de jouer de Mme Tureck. La grande classe !

 

Published by Zoltar - dans Mémétique
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29 mai 2012 2 29 /05 /mai /2012 10:12


Écoutons le père Boulad ...




Anne-Marie DELCAMBRE a publié en novembre 2007, chez Desclée de Brouwer, un ouvrage qui développe les thèmes abordés ici par le Père BOULAD, "Soufi ou mufti ? Quel avenir pour l'islam ?". Ce livre est préfacé par Daniel PIPES et Anne-Marie a eu la gentillesse de me l'envoyer dédicacé car je lui avais rendu quelques petits services.
Il faut dire qu'entre l'islam que certains voient comme la RATP (Religion d'Amour, de Tolérance et de Paix) et l'islam conquérant, qui exige de se soumettre, tant par l'application des versets du Coran eux-mêmes, que par les prescriptions de la Sunna (notamment les Hadîths), l'application du fiqh - le droit musulman  - et de la Châria, il y a toute une gradation dans l'exercice de l'islam.
Les fondamentalistes actuels de l'islam ne font d'ailleurs qu'appliquer les préceptes de la religion, tels que les textes le leur ordonnent.
Je pense à un mot comme "islamophobie" qui a été créé de toutes pièces dès 1979 par les sbires de l'ayatollah KHOMEINY et que Robert REDEKER a stigmatisé (sur son site) :


L'islamophobie, l'arme des islamistes contre la laïcité


Alors oui, les propos du Père BOULAD constituent un avertissement solennel contre le totalitarisme islamique qui menace l'Occident, mais au-delà, le Monde entier.
10 janvier 2012 2 10 /01 /janvier /2012 14:09

Bien sûr cet article du Monde, "Deux petites culottes au fil de la procédure", du 11 janvier 2012 pourrait être le point de départ de débats bien plus hardis que ceux qui consistent à parler chiffons...  

Mais dans quelle disicipline pourrait-on l'insérer au regard des activités sérieuses de l'UIA de Granville ?

 

Police et vieilles dentelles

 

Faits "d'hiver" (comme celui de Vains)

Peut-être un rapport direct avec la prochaine conférence (vendredi 3 février 2012) de Jean-Yves LEPETIT "L'irruption des faits divers dans la presse : une mutation de la nature de l'information" ?

 


Avranches: une grève de la faim pour sauver sa... par france3bassenormandie_845


  L'article du Monde

  Deux petites culottes au fil de la procédure

Nous, soussigné gendarme X, agent de police judiciaire, sous le contrôle de l'adjudant Y, vu les articles 20, 21-1 et 75 à 78 du code de procédure pénale, rapportons les opérations suivantes : le 16 octobre, Mme T se présente à notre unité et manifeste le désir de déposer plainte contre X pour vol de linge. Nous enregistrons sa plainte. " Suivent dix pages de procédure, soigneusement cotées et paraphées. Elles commencent par la déposition de la plaignante :

" J'avais étendu mon linge sur le fil à 11 heures, samedi. Je me suis absentée l'après-midi et, à mon retour, j'ai remarqué l'absence de deux culottes. - Pouvez-nous nous décrire les vêtements qu'il vous manque ? - Il s'agit d'une culotte blanche de taille 36 et une autre de couleur beige de taille 38. Je pense que mon voisin, M. Z, peut être l'auteur de ce vol, mais sans certitude. "

Dans une petite ville d'Aquitaine, le gendarme X flanqué du maréchal des logis-chef Y vont le lendemain au domicile du voisin, pour lui annoncer sa convocation à la gendarmerie. Un mois passe. M. Z se présente à la date prévue. Il est retraité, un peu dépressif, et reconnaît tout de suite qu'il est l'auteur du vol.

" Pourquoi avez-vous pris les deux culottes alors qu'il y avait d'autre linge ?- Qu'en avez-vous fait ?- Je suis rentré chez moi et je les ai mises dans le sac-poubelle.- En avez-vous parlé à votre épouse ?- Non, elle l'a appris quand vous êtes venus, elle l'a raconté à ma fille, qui m'a engueulé.- Pourquoi êtes-vous en mauvais termes avec vos voisins ?- Il fait du bruit le week-end avec sa tronçonneuse et le burin sur la ferraille. "

Le gendarme X informe le procureur de la République. Celui-ci demande au voisin de dédommager sa voisine, en échange de quoi il prononcera contre lui un simple rappel à la loi.

En décembre, la procédure s'épaissit. " Nous, gendarme X, sous le contrôle de l'adjudant-chef Y, poursuivant l'enquête en cours, joignons à la procédure l'attestation du dédommagement que nous remet Mme T, accompagnée du ticket de caisse d'un montant de 33,40 euros. Elle reconnaît avoir reçu un chèque correspondant de la part de M. Z. " Le ticket de caisse de l'achat d'un " boxer Capucine " et d'un " shorty Joséphine " dans un hypermarché est enregistré dans le dossier.

M. Z est convoqué une nouvelle fois. Le procès-verbal de " notification de rappel à la loi " est dressé. Le gendarme X reprend la plume : " Ce jour comparaît devant nous M. Z, auquel il est reproché d'avoir, sur le territoire national, frauduleusement soustrait une culotte blanche taille 36 et une autre culotte taille 38 sur un fil à linge au préjudice de Mme T. L'informons que, s'il était poursuivi devant le tribunal correctionnel, les peines maximales encourues pour les faits cités sont de trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende. Invitons le comparant à ne pas renouveler l'infraction. La personne affirmant ne pas savoir lire, lecture lui est faite. "

Mme T décide de maintenir sa plainte. Le procureur est à nouveau saisi. Décide de classer sans suite. Fin de la procédure.

Pascale Robert-Diard

© Le Monde
Oui, les affaires du monde sont importantes, ne tiennent parfois qu'à un fil mais sont aussi parfois navrantes...
Published by Jipé - dans Université IÂ
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26 août 2011 5 26 /08 /août /2011 18:15

Déjà publiés sur un autre blog. Mais qui a dit cela ?

 

Le silence est le dernier refuge de la liberté.

Le silence est un ami qui ne trahit jamais.

La plus grande révélation est le silence.

Le silence s'entend si bien quand tout est silencieux.

17 juin 2011 5 17 /06 /juin /2011 16:17

 

 


Franck Biancheri, Newropeans, l'UE et la crise... 

 

 

Dislocation géopolitique mondiale

 

LEAP 2020 


 


Hervé Juvin sur France 24

 

 

Dominique Plihon Économiste / Université Paris-XIII-Nord Rédaction : 2002

 

"Le changement de siècle a été dominé par la montée en puissance de la finance mondialisée. Cette transformation porte un nom : la globalisation financière, définie comme la création d’un marché unique de l’argent au niveau planétaire.

En principe, la création d’un marché planétaire de l’argent doit entraîner une meilleure allocation du capital dans les secteurs et les pays qui composent l’économie mondiale. Mais on constate simultanément que les mutations financières se sont traduites par une instabilité accrue avec des crises boursières et de change récurrentes. Tout en étant liée à la mondialisation des échanges de biens et services, la globalisation a été beaucoup plus importante dans le domaine financier.

Pour certains, la sphère financière se développerait d’une manière autonome par rapport à la sphère réelle de l’économie. Cette interprétation est erronée. En fait, la finance est au cœur de l’économie, avec des conséquences considérables sur la croissance, l’accumulation productive et la répartition des richesses dans le monde. La création d’un marché planétaire des capitaux.

La libéralisation financière qui s’est produite depuis les années 1980 a entraîné l’abolition des frontières entre des marchés jusque-là séparés : ouverture à l’extérieur des marchés nationaux, mais également, à l’intérieur de ceux-ci, éclatement des compartiments existants : marché monétaire (argent à court terme), marché financier (capitaux à plus long terme), marché des changes (échanges des monnaies entre elles), marchés à terme, etc. Désormais, celui qui investit (ou emprunte) recherche le meilleur rendement en passant d’un titre à l’autre, ou d’une monnaie à l’autre, ou d’un procédé de couverture à l’autre : de l’obligation en euros à l’obligation en dollars, de l’action à l’option, de l’option au future... Au total, ces marchés particuliers (financier, change, marché à terme...) sont devenus les sous-ensembles d’un marché financier lui-même devenu mondial.

Le système financier international prend désormais la forme d’un méga-marché unique de l’argent, qui se caractérise par une double unité. Unité de lieu, car les places sont de plus en plus interconnectées grâce aux réseaux modernes de communication, et unité de temps, en raison du fonctionnement en continu du marché sur les places financières d’Extrême-Orient, d’Europe et d’Amérique du Nord. Sur ce marché, les entreprises multinationales industrielles et financières peuvent emprunter ou placer de l’argent sans limites où elles le souhaitent, quand elles le souhaitent, en utilisant tous les instruments financiers existants. L’économie mondiale dominée par la finance internationale La globalisation financière est allée de pair avec la montée en puissance des acteurs financiers, au premier rang desquels les investisseurs institutionnels, notamment les fameux fonds de pension anglo-saxons. Ces investisseurs gèrent un portefeuille d’actifs qui était estimé à près de 30 000 milliards de dollars en 1998, ce qui dépasse le PIB global des principaux pays industrialisés. Ces actifs sont inégalement répartis selon les pays : 60 % sont détenus aux États-Unis, contre seulement 11 % pour le Japon, 10 % pour le Royaume-Uni, 6 % pour la France et 5 % pour l’Allemagne. En prenant des participations importantes dans les entreprises, ces investisseurs exercent une grande influence sur la sphère productive de l’économie.

On estime ainsi qu’en France les investisseurs étrangers détiennent plus de 40 % des grandes sociétés figurant à l’indice CAC 40. En tant qu’actionnaires, les fonds de pension américains imposent une gestion gouvernée exclusivement par l’augmentation de la rentabilité des fonds propres et la maximisation de la valeur actionnariale. L’objectif prioritaire n’est plus d’assurer la croissance de l’entreprise, comme dans la période fordiste, mais de réaliser des gains de productivité, et éventuellement de réduire les capacités et de fermer des unités de production pas assez rentables par rapport aux normes imposées par les investisseurs [voir « Un nouveau capitalisme s’affirme, mondialisé et dominé par la finance »]. Dans ce nouveau contexte, la taille de l’entreprise et l’emploi salarié deviennent des variables d’ajustement. Le paradoxe est que les salariés, qui sont frappés par cette insécurité croissante du capitalisme financier international, sont par ailleurs les propriétaires des portefeuilles gérés par les fonds de pension. Les investisseurs internationaux ont également une grande part de responsabilité dans les crises financières qui ont secoué les pays émergents [voir « Une réforme du Système financier international s’impose d’urgence »], que ce soit au Mexique (fin 1994), en Asie du Sud-Est (1997) au Brésil (1999) ou en Argentine (2001). À la recherche de gains spéculatifs, et suivant un comportement grégaire, ils investissent massivement sur les marchés financiers de ces pays, puis n’hésitent pas à se désengager brutalement lorsqu’ils perdent confiance. Ces comportements ont causé des dégâts économiques et sociaux considérables.

La Banque mondiale a ainsi estimé que la chute de l’activité économique occasionnée par ces crises en 1997-1998 a eu pour conséquence le doublement du nombre de pauvres, qui a atteint quatre-vingt-dix millions de personnes en Indonésie, en Thaïlande, en Malaisie et aux Philippines. Le système financier international est-il devenu plus efficace ? Selon la théorie économique orthodoxe, la création d’un marché mondial des capitaux concurrentiel, fonctionnant sans entraves, doit accroître l’efficacité du système financier, en permettant une réduction du coût des financements et une meilleure allocation des capitaux entre pays et entre secteurs d’activité. De quoi apporter plus de croissance à l’économie mondiale. L’observation de la réalité conduit à des conclusions plus nuancées. En effet, les financements internationaux se dirigent vers un petit nombre de pays : d’une part, les principaux pays industrialisés et, d’autre part, les pays en voie d’industrialisation, une vingtaine au total, comprenant essentiellement la poignée de pays émergents d’Asie, d’Amérique latine et d’Europe centrale. Au total, selon la Banque mondiale, les pays industrialisés (15 % de la population mondiale) ont reçu en 2000 plus de 90 % des flux financiers internationaux privés, dont environ 84 % des investissements directs. Le paradoxe est qu’une partie de ces pays n’ont pas véritablement besoin de recevoir des financements internationaux dans la mesure où ils bénéficient d’une épargne nationale élevée et suffisante pour financer leurs investissements. Ce phénomène est particulièrement net pour les « dragons » asiatiques, notamment l’Indonésie, la Corée du Sud et la Malaisie, dont les taux d’épargne nationaux (environ 35 % du PIB) sont parmi les plus élevés du monde. En revanche, la grande majorité des pays en développement, dont les besoins de financement sont importants, ne bénéficient que d’une faible part de ces apports de capitaux et restent tributaires des financements publics internationaux [voir « Malgré ses évolutions, le financement du développement reste inadapté aux besoins des pays pauvres »]. On ne peut donc affirmer, si l’on se situe dans une optique de croissance à long terme et de réduction des inégalités entre pays, que la finance internationale contribue efficacement à l’allocation des ressources financières à l’échelle de l’économie mondiale.

 

Un dernier problème soulevé par la finance globalisée est celui de la démocratie. À la suite de la libéralisation financière, qui a réduit au maximum l’intervention des États, les marchés supplantent désormais la régulation publique dans le fonctionnement du système financier international. Cela se traduit concrètement par le fait, constaté tous les jours, que les gouvernements démocratiquement élus sont placés sous la surveillance d’un petit nombre d’acteurs privés qui ne sont responsables que devant leurs actionnaires. Cela pose évidemment la question de la légitimité des décisions et conduit à un déficit de démocratie."

13 juin 2011 1 13 /06 /juin /2011 15:49

 

L'URL source de ces 2 pages

 


L'ABBAYE DU MONT SAINT-MICHEL

ET LA PREPARATION INTELLECTUELLE

DU GRAND SIECLE

 

Il reste encore beaucoup de recherches à faire pour déterminer la part exacte de l'abbaye du Mont Saint-Michel dans la préparation du Grand Siècle 1. Le Grand Siècle c'est aussi le siècle d'Aristote, plus exactement celui de la diffusion et de l'assimilation du "Corpus Aristotelicum " tout entier, connu jusque là seulement d'une façon fragmentaire et sporadique. En effet, depuis Boèce, les Occidentaux avaient à leur disposition un instrument de travail indispensable pour assimiler les lois de la pensée correcte, à savoir une partie de la Logique d'Aristote traduite en latin, la dialectique, tellement en honneur chez certains de nos contemporains. Mais d'autres traités de la Logique du grand philosophe grec qui traitent des problèmes des raisonnements plus subtils et qui peuvent mener le penseur dans les pièges des sophismes, demeuraient inconnus parce que la langue grecque n'avait plus cette emprise sur les Occidentaux qu'elle exerçait autrefois sur l'élite intellectuelle de la Rome Impériale. La logique, instrument indispensable de toute recherche scientifique, n'était donc pas encore connue dans sa totalité, telle que l'inventeur de cette science l'avait léguée à sa postérité. Mais il faut dire autant, sinon plus en ce qui concerne les autres ouvrages du fondateur du Lycée. Grâce à sa logique, constituée en science, Aristote parvint à l'appliquer aux autres domaines du savoir: l'histoire naturelle, la physique, l'astronomie, la psychologie, la morale, la politique, voire même la métaphysique. Or, tous ces produits de l'esprit hellénique demeuraient encore pour très longtemps dans un oubli total en Occident, à cause de la méconnaissance de la langue grecque. La culture occidentale était une culture presqu'exclusivement latine où la connaissance d'autres langues, notamment celle du grec, fut très rare. A cet égard, il est intéressant de noter que si Saint Augustin avait une certaine connaissance de cette langue 2, Saint Thomas d'Aquin, un des plus grands connaisseurs et commentateurs de la pensée d'Aristote, s'est vu obligé de s'appuyer sur des traductions latines afin de découvrir et d'assimiler la pensée d'Aristote.

C'est donc l'ignorance de la langue grecque et, par conséquent, l'ignorance du milieu culturel de la Grèce antique et contemporaine qui empêcha pendant longtemps encore le renouveau intellectuel et proprement philosophique auquel nous assistions au XIIIe siècle. Bien sûr, il y eut des tentatives pour remettre en valeur l'étude et la connaissance du grec. Charlemagne entre autres, pour des raisons d'opportunité politique, demanda aux clercs de cultiver cette langue 3. Mais nous savons que, à part quelques cas sporadiques, pendant longtemps la langue grecque n'eut aucun succès retentissant auprès des intellectuels d'Occident. C'est d'autant plus mémorable qu'ils connaissaient tous les grands maîtres de la pensée grecque et qu'ils les suivaient, sans cependant se soucier de puiser aux sources directes. Sans doute, cet état de choses est-il dû aussi à l'influence prépondérante d'Augustin qui pour des siècles demeura presque l'unique maître spirituel et intellectuel de notre culture. Aussi bien est-il curieux de constater que les Occidentaux se contentaient de lire l'Ecriture Sainte dans les traductions latines. Si l'on pouvait se permettre de puiser la doctrine inspirée dans des traductions, à plus forte raison pouvait-on se contenter de puiser les connaissances de la philosophie de l'Académie ou du Lycée, non pas dans leurs sources, mais seulement dans les traductions latines partielles et parfois très défectueuses, que quelques rares érudits de l'antiquité chrétienne ou de la renaissance carolingienne léguaient à la postérité 4.

La connaissance de la langue grecque demeurait donc très sporadique. Çà et là, on peut relever dans les manuscrits latins très anciens quelques gloses en langue grecque qui sont les témoins, peut-être les seuls, de l'existence de tout un monde culturel fermé pour l'Occident. Un manuscrit très ancien du Mont Saint-Michel des débuts du XIe siècle (Avranches n° 236 fol. 97 r° ), par exemple, nous donne quelques échantillons de ces témoignages où l'un des moines s'amusa à marquer quelques expressions en langue grecque, ainsi par exemple, Dos me piin (donne-moi à boire) ou Meta xaras pie (bois avec joie) tout en ajoutant leurs traductions latines: da mihi bibere et libenter bibe. Mais outre ces expressions relevant de la vie quotidienne des moines, dans les manuscrits du Mont nous trouvons également des gloses philosophiques: les dix catégories d'Aristote 5. Il est impossible d'identifier l'auteur de ces gloses, mais par ailleurs, nous savons qu'à cette époque, bien que pour peu de temps, passa au Mont un moine appelé Anastase le Vénitien dont les chroniqueurs ont noté qu'il fut un grand connaisseur en grec. Si l'intérêt pour cette langue et les trésors intellectuels de cette culture persistait, il ne s'est pas encore concrétisé sous forme d'un mouvement. Ainsi que dans d'autres couvents ou abbayes, dans l'armarium du Mont Saint-Michel on conservait avec soin les traductions latines d'un certain nombre d'ouvrages qui permettaient aux moines de se familiariser avec les éléments de la culture grecque, en particulier la logique d'Aristote, ainsi que les premiers commentaires latins que Boèce et Porphyre nous avaient laissés.

Même si quelquefois nous avons l'impression qu'il existe des ruptures dans l'histoire, surtout lorsque nous sommes témoins nous-mêmes de bouleversements douloureux, après que les événements se soient calmés et que le temps pour une réflexion mure revienne, nous décelons, même entre les ruines, les éléments qui ont pu amener les bouleversements. Les grands événements de l'histoire ont été tous préparés, ainsi ceux de désordres intellectuels. C'est donc à juste titre que Gilson, grand historien de la pensée du moyen âge, a remarqué que les événements intellectuels du XIIIe siècle furent prépares par le XIIe siècle 6. C'est d'autant plus vrai que c'est au XIIe siècle que, grâce aux croisades et aux discussions théologiques avec Byzance, l'Occident commença à redécouvrir le milieu culturel grec.

Jean de Salisbury, cet érudit de son temps, ainsi que d'autres, parlent avec admiration du milieu byzantin. On y dégage surtout la personnalité d'un grand maître de la pensée qu'on appelle simplement le Philosophe7. Car, aux yeux des Byzantins du XIIe siècle, c'est Aristote seul qui mérite le titre de philosophe par excellence. Et si nous feuilletons les grands monuments écrits des maîtres de l'Université parisienne du XIIIe siècle, de Jean de la Rochelle à Albert le Grand ou à Thomas d'Aquin, ils nous rapportent la pensée d'Aristote en disant: sicut dicit Philosophus &emdash;ainsi que le dit le Philosophe. Cependant, il a fallu presqu'un siècle pour qu'Aristote reçoive la même autorité en Occident, dont il jouissait depuis des siècles dans sa terre natale.

L'autorité d'Aristote étant ainsi connue et reconnue d'un certain nombre d'Occidentaux qui eurent l'occasion de se rendre en Grèce, il n'est pas étonnant de voir naître des gens qui consacrèrent de longues années de leur vie à l'assimilation de cette langue qui seule pouvait leur permettre d'entrer en contact direct avec la pensée d'Aristote. Pour savoir ce qui se passa en ce domaine, nous sommes obligés de nous adresser au chroniqueur du Mont Saint-Michel. En effet, la Chronique de Robert de Torigni, grand abbé montois élu en 1154, nous a conservé deux gloses très curieuses, toutes deux rapportant un événement d'histoire littéraire important: à savoir la traduction, en latin, d'ouvrages d'Aristote et de Jean Damascène. Nous y reviendrons tout à l'heure. Entre-temps notons un fait important: la chronique dont il est ici question était l'exemplaire personnel de Robert de Torigni qu'il fit exécuter pour son propre usage et l'éditeur critique de sa chronique n'hésite point à dire que ces deux gloses viennent de la propre main du grand abbé du Mont Saint-Michel. Ces gloses nous parlent donc des traductions latines de traités d'Aristote et de l'ouvrage du grand théologien syrien intitulé Pégé gnôseôs et connu tout au long du moyen âge sous le titre de " De fide orthodoxa " (De la foi orthodoxe). Oeuvre d'une synthèse théologique, la Pégé gnôseôs devint bientôt l'idéal à suivre pour structurer les Sentences et, plus tard, pour fonder la synthèse des futures Sommes théologiques du XIIIe et du XIVe siècle. Si le traité de Jean Damascène eut un succès en ce qui concerne l'unification de la pensée théologique, il n'en devait pas moins exercer une influence pour faire accepter la pensée philosophique d'Aristote par les théologiens qui, ainsi que Pierre Lombard, la considéraient encore simplement comme un danger pour la foi. Nous savons que, même plus tard, l'entrée d'Aristote en Occident ne se fit pas sans difficultés, pensons seulement aux interdictions réitérées contre lui, de la part des autorités ecclésiastiques au cours du XIIIe siècle 8.

Mais ce qui nous intéresse à l'instant d'une façon particulière, c'est la glose de Robert qui parle des traductions d'Aristote.

"Iacobus clericus de Venecia transtulit de greco in latinum quosdam libros aristotilis et commentatus est, scilicet topica, analyticos priores et posteriores, et elencos, quamvis antiquior translatio super eosdem libros haberetur " 9.

 

Nous sommes en plein douzième siècle: cette glose ajoutée probablement avant 1169, se trouve intercalée entre les années 1128 et 1129. C'est donc à cette date-là que remonteraient les premiers essais de traductions faites par ce clerc appelé Jacques de Venise, c'est-à-dire à l'époque même où, à Tolède, l'archevêque Raymond entretenait toute une école de traducteurs qui traduisaient Aristote en latin à partir des textes arabes.

La personnalité ainsi que les activités de Jacques restent encore dans l'ombre malgré l'effort des historiens déployé depuis un siècle. Un bon nombre de manuscrits du XIIIe siècle portent son nom (translatio Iacobi), mais une glose découverte dans un manuscrit de Tolède 10 nous apprend qu'outre les traductions des traités d'Aristote, il traduisit aussi des commentaires. Suivant cette glose, les maîtres de France (Franciae magistri), tout en ayant sous leur main les traductions de Jacques, n'osent pas en parler bien qu'ils s'en servent, justement parce que ces traductions sont couvertes d'obscurité. Cela n'est pas du tout étonnant pour qui connaît Aristote dont certains traités &emdash;peut-être de simples notes d'élèves&emdash; posent de graves problèmes pour qui les veut assimiler.

Mais ce qui est important pour nous c'est d'apprendre l'existence de liens intimes entre Jacques et les maîtres de France, cc qui aide à comprendre pourquoi Robert de Torigni en parle dans sa chronique. D'ailleurs, Jean de Salisbury lui-même nous donne quelques précisions sur les activités de Jacques de Venise. En effet, dans une lettre adressée à Richard, archidiacre de Coutances et ami de Robert de Torigni, Jean de Salisbury demande à Richard de faire copier les oeuvres d'Aristote que ce dernier avait en sa possession, et qu'on lui fasse aussi des gloses quand le texte lui-même est difficile: Jean de Salisbury avait quelques doutes en ce qui concerne l'exactitude des traductions de Jacques. Il est certain &emdash;au moins c'est cela que des recherches philosophiques récentes nous révèlent&emdash; qu'il méconnaissait quelques règles de la grammaire et qu'il n'avait pas une connaissance très étendue de la mythologie grecque 11.

Jean de Salisbury nous apprend donc que, dans le milieu proche du Mont Saint-Michel, on possédait quelques récentes traductions d'Aristote, qu'on s'occupait de leur transcription et qu'on commençait même à les gloser. Cette nouvelle ne fait que mettre sous un jour nouveau la glose de la Chronique de Torigni, qui nous parle de récentes traductions de Jacques. Au Mont Saint-Michel, aussi bien qu'alentour du Mont, on s'intéressait donc activement aux nouveaux événements d'histoire littéraire et il est même certain qu'on collaborait à la diffusion des nouvelles traductions d'Aristote.

Robert de Torigni est le seul chroniqueur à rapporter la nouvelle sur les récentes traductions de Jacques. Ce fait revêt un intérêt tout particulier lorsqu'on fouille les manuscrits montois parvenus jusqu'à nous. En effet, l'armarium du Mont Saint-Michel nous a conservé quelques-uns des plus anciens exemplaires des nouvelles traductions d'Aristote, les plus anciens sans doute que nous possédions actuellement. Ces manuscrits remontent justement à l'époque de Robert de Torigni, donc à la seconde moitié du XIIe siècle. Ces traductions trahissent le contact direct du traducteur avec l'original grec, contrairement aux traductions sorties à la même époque de l'école de Tolède où l'on utilisait les textes arabes d'Aristote, textes souvent eux aussi, traduits du syriaque 12. Or, justement, Robert nous écrit dans sa Chronique: Jacques de Venise a traduit les traités d'Aristote du grec en latin.

Avant d'examiner le contenu exact de ces manuscrits précieux, il faut dire un mot sur le problème de leur provenance.

En ce qui concerne la provenance des manuscrits du Mont Saint-Michel en général, l'historien est encore dans l'embarras. Car le premier catalogue de l'armarium dressé par Dom Michel remonte seulement au XVIIe siècle 13. Mais. heureusement, les indices trouvés dans un bon nombre de manuscrits remontent bien en arrière, jusqu'au Moyen âge, notamment à la fin du XIIIe ou au début du XIVe siècle. En effet, les manuscrits aristotéliciens du Mont portent généralement en gros caractères gothiques les provenances: Iste liber est abbaciae Montis Sancti Michaelis in Periculo Maris Ordinis Sancti Benedicti Abrincensis diocesis. Mais ce qui est plus important encore pour nous c'est qu'à l'exception de trois manuscrits, les manuscrits aristotéliciens ne portent que la signature de l'armarium du Mont Saint-Michel, ce qui nous permet d'exclure l'existence d'autres propriétaires 14. Cependant en ce qui concerne les traites d'Aristote qui remontent au XIIe siècle, même si à l'aide des signatures il nous est impossible de remonter jusqu'au XIIe siècle pour prouver leur provenance montoise d'une façon sûre et malgré cette lacune d'indices historiques, il faut tout de même admettre comme hypothèse raisonnable qu'ils appartenaient au Mont déjà à l'époque où Robert de Torigni fut abbé. Car ces manuscrits constituent d'une manière tout à fait naturelle les preuves matérielles de ce que Robert de Torigni nous dit dans sa Chronique. Robert fut au courant des nouvelles traductions d'Aristote; nous savons par ailleurs que ces manuscrits composaient bientôt une bibliothèque qui rivalisait avec celle du Bec, une des plus riches de l'époque dont il a d'ailleurs fait le catalogue lui-même 15. Ensuite, Robert fut un homme de culture universelle auquel n'échappa aucun domaine des sciences et de la culture de son époque. On ne peut donc que difficilement supposer qu'il n'ait pas fait copier ces nouvelles traductions qui excitaient déjà la curiosité des hommes de lettres de l'époque.

Enfin, pour appuyer davantage notre hypothèse, il faut diriger notre attention sur un fait important : les manuscrits montois contenant ces anciennes traductions ne portent pas le nom de leur traducteur. Pourtant, grâce à des études historiques et philosophiques du grand savant italien Minio-Paluello, nous savons maintenant qu'une grande partie de ces premières traductions portent indubitablement les caractéristiques du style de Jacques de Venise dont Robert parle dans sa Chronique 16. Si le nom du traducteur ne se trouve nulle part sur les marges des parchemins, c'est que, probablement, dans le milieu où on les possédait, on connaissait leur traducteur. Or, Robert de Torigni fut certainement au courant des traductions de Jacques; il était donc inutile de mettre le nom de Jacques en tête de ses traductions. Ne peut-on pas alors en conclure que ces monuments précieux et uniques d'histoire littéraire appartenaient au milieu montois déjà à l'époque où Robert fut abbé ?

Même si l'historien ne parvient jamais à une certitude absolue en ce qui concerne la provenance exacte de ces manuscrits, un fait est certain: c'est à l'abbaye du Mont Saint-Michel que nous devons leur conservation.

Maintenant, permettez-moi de passer en revue brièvement ces manuscrits qui constituent des trésors inestimables de l'histoire littéraire de l'Europe Occidentale. Car, dans l'état actuel de nos connaissances, les deux manuscrits 221 et 232 d'Avranches appartenant au XIIe siècle sont les exemplaires les plus anciens que nous possédions des Libri naturales et de la Métaphysique d'Aristote 17.

Une partie de ces traités a été copiée probablement au scriptorium du Mont Saint-Michel. Le manuscrit d'Avranches 232 contenant la Metaphysica vetustissima, le De Generatione et corruptione et l'Ethica vetus est d'origine inconnue, mais probablement exécuté dans le Nord de la France. Par contre, le manuscrit 221 qui contient le De Anima, le De memoria et la Physica (avec le De Intelligentia) a été copié au Mont Saint-Michel même. Le manuscrit 232 pouvait très bien servir comme modèle aux copistes pour la diffusion des oeuvres d'Aristote qu'il contenait. Même si leur provenance laisse planer quelques ombres dans l'esprit de l'historien, leur ancienneté, par contre, ne peut faire aucun doute. Il faut tout de même remarquer que les trois traités aristotéliciens contenus dans le manuscrit 232 d'Avranches se trouvent également dans un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford (Bodleian Selden supra 24), mais ils sont, eux aussi, selon toute probabilité, originaires du Nord de la France. A part peut-être le De generatione et corruptione, dont la copie contenue dans le manuscrit d'Oxford semble plus ancienne, tous les textes conservés dans les manuscrits d'Avranches dont nous venons de parler constituent les documents les plus anciens que nous possédions de ces premières traductions latines.

Les manuscrits d'Avranches 221 et 232 méritent encore une attention particulière à cause des notes marginales et interlinéaires qui s'y trouvent. En effet, les traités contenus dans ces deux volumes portent des notes contemporaines, d'une écriture parfois très soignée. Les gloses accompagnant les textes semblent être le résultat de la plus ancienne exégèse latine des ouvrages d'Aristote. Ainsi, les moines du Mont Saint-Michel nous ont-ils légué le plus ancien commentaire du De Anima, du De Generatione et corruptione, de l'Ethica vetus, du De memoria, de la Physica et de la Metaphysica vetustissima.

A qui devons-nous ces premiers essais latins d'exégèse ? En ce qui concerne les notes dont la Metaphysica vetustissima se trouve assortie, il faut y voir l'oeuvre de Jacques de Venise lequel, selon toute vraisemblance, n'aurait fait que traduire en latin (avec le texte principal) les paraphrases d'un auteur grec inconnu. La glose d'un manuscrit de Tolède parle explicitement de commentaires traduits par le même Jacques 18. Il est donc très probable que ce premier commentaire de la métaphysique d'Aristote soit simplement la traduction de Jacques.

Quant aux autres commentaires, le problème de leur origine n'a pas encore trouvé de solution satisfaisante: n'est-il pas permis cependant d'en attribuer la paternité au milieu intellectuel de Richard, archidiacre de Coutances, auquel Jean de Salisbury a demandé d'ajouter des notes explicatives aux textes obscurs d'Aristote? Cette hypothèse rendrait compte de la présence, au Mont Saint-Michel, de ces exemplaires glosés, d'autant mieux que les rapports entre Richard et le Mont sont dûment attestés. Ce serait grâce à la collaboration active avec ce premier centre latin d'exégèse aristotélicienne &emdash;vraisemblablement dirigé par Richard&emdash; que l'abbaye du Mont Saint-Michel aurait été à même de conserver ces documents de valeur inappréciable pour l'histoire de l'aristotélisme latin

Nous pouvons affirmer sans exagération que le Mont Saint-Michel a pris une part active dans la préparation des mouvements intellectuels du Grand Siècle. Il n'est guère d'historien -catholique ou incroyant- qui n'admette que le XIIIe siècle représente le sommet de ce qu'on appelle, par un terme impropre et disons péjoratif, le Moyen âge. L'invasion de l'aristotélisme dans l'Occident chrétien, qui demeurait une unité homogène avec le triomphe du néoplatonisme d'Augustin, représente l'événement capital du XIIIe siècle. Avec Aristote - et ses commentateurs arabes- s'étend en Occident l'esprit scientifique qui jusqu'ici ne se manifestait que dans la Logique. Maintenant le même esprit pénètre dans tous les domaines du savoir humain, y compris les spéculations morales ou métaphysiques. Une hypothèse solidement fondée permet d'affirmer que Robert de Torigni joua un rôle important de pionnier dans la diffusion de la nouvelle littérature scientifique et philosophique qui devait donner au siècle de Saint Louis sa physionomie propre.

Nous pouvons dire, cependant, que le mouvement lancé et soutenu par l'abbé du Mont Saint-Michel n'a pas pris fin avec sa mort. Bien que les travaux du scriptorium montois, après la disparition de Robert, ne nous soient pas suffisamment connus, un grand nombre des manuscrits conservés témoignent d'un intérêt inlassable pour la littérature sacrée et profane. C'est probablement à cette époque que le Sic et Non - ouvrage du maître de la logique aristotélicienne que fut Abélard -, apparaît dans l'armarium 12 de l'abbaye, ce qui atteste incontestablement l'ouverture d'esprit des moines montois, toujours avides de connaître et de s'aligner au progrès de la pensée.

En ce qui concerne les écrits de la littérature aristotélicienne proprement dite, au cours du XIIIe siècle, on continue à les copier au Mont. Bien entendu, l'importance de ces copies est moindre au point de vue de l'histoire littéraire. Car, à cette époque les centres culturels se déplacent vers les villes où, comme à Paris, et ensuite à Oxford et ailleurs, on fonde des universités. C'est elles qui deviennent, comme la Faculté des Arts de l'Université de Paris, les nouveaux centres où l'on diffuse la nouvelle culture, basée non seulement sur les ouvrages logiques du Stagirite - ce que l'on lisait déjà dans les écoles monastiques et épiscopales des temps révolus - mais particulièrement le corpus Aristotelicum au fur et à mesure qu'il devient accessible dans son intégralité. Avec les Libri Naturales d'Aristote, et sa Métaphysique, on commence à découvrir également les grands commentateurs du Stagirite: Avicenne (Ibn Sîna) et Averroès (Ibn Rochd). Ce dernier ne manque pas d'aggraver la crise intellectuelle provoquée déjà par l'intrusion de la philosophie grecque païenne: par suite de sa doctrine concernant l'unicité de l'intelligence fondée sur le Péri psychés d'Aristote. Mais nous ne voulons rien anticiper. Revenons en donc aux manuscrits montois du grand siècle.

Apparaissaient alors à l'armarium du Mont, outre des ouvrages de logique comme les Premiers et les Seconds Analytiques, les Catégories, la Réfutation des Sophismes, le Periermeneias et les Topiques, le De Longitudine et brevitate vitae l'Ethica Nova (c'est-à-dire le livre I de l'Ethique à Nicomaque), la Physique, la Métaphysique, ainsi qu'un commentaire sur l'Ethique à Nicomaque. Cette liste montre suffisamment l'intérêt persistant des moines pour la logique d'Aristote, mais les Libri Naturales dont la lecture fut interdite à l'Université de Paris, ont également attiré leur curiosité.

Arrêtons-nous un instant et regardons de près le texte de ces traductions. Si une partie de ces nouvelles traductions latines est d'origine inconnue (sauf quelques-unes qui sont de Boèce, mélange par ailleurs de plusieurs variantes), la Réfutation des Sophistes contenue dans le manuscrit 228 d'Avranches est, selon toute vraisemblance, le résultat d'une révision due à Jacques de Venise. D'autre part le De Longitudine et brevitate vitae (conservé dans le manuscrit 232 d'Avranches) est sans aucun doute une traduction de Jacques de Venise. La présence des traductions de Jacques au Mont Saint-Michel ne fait qu'augmenter aux yeux de l'historien l'intérêt et la valeur historique de la glose de la Chronique de Robert de Torigni.

Ces manuscrits du XIIIe siècle ont encore leur importance pour une autre raison. Nous avons déjà vu que ce sont le manuscrits montois qui nous ont conservé les gloses latines les plus anciennes et les premières paraphrases des Libri Naturales du Stagirite qui ont provoqué la transformation culturelle du XIIIe siècle. Cependant, tandis que ces premières gloses, datant du XIIe siècle, représentent des paraphrases plutôt que des commentaires, les manuscrits du XIIIe siècle contiennent au contraire de véritables commentaires de certains traités du grand Philosophe grec 19. On n'a pas encore identifié ces commentaires. Mais certains de ces manuscrits montois nous font penser à des manuels scolaires, à des livres qui servaient de texte pour l'enseignement oral du Maître et qui, par conséquent, contenaient ses notes et ses interprétations. Est-ce peut-être là l'indice de l'existence d'une école philosophique au Mont Saint-Michel du XIIIe siècle ? C'est au futur historien de le dire quand il aura déjà suffisamment étudié l'histoire des gloses du siècle de Saint Louis.

Avant de terminer cette brève étude historique qui voulait montrer la part de l'abbaye du Mont Saint-Michel dans la préparation du Grand Siècle, il nous faut signaler encore un tait important d'histoire littéraire se rapportant au Mont, mais qui est peut-être en relation avec la crise intellectuelle de la seconde moitié du XIIe siècle. En effet, dans le manuscrit 220 d'Avranches, nous pouvons découvrir la version latine intégrale d'un commentaire célèbre sur la Métaphysique d'Aristote. L'auteur de ce commentaire est justement le grand philosophe arabe, Ibn Rochd, appelé Averroès par les Maîtres du Grand Siècle, Averroès dont les thèses considérées comme hétérodoxes étaient à l'origine des grandes querelles doctrinales vers la fin du règne de Saint Louis 20. La présence, à l'abbaye, de ce commentaire montre à l'évidence que les moines montois n'entendaient pas demeurer dans l'ignorance des grandes querelles doctrinales qui agitaient les milieux universitaires du XIIIe siècle. Mais ce qui est plus important encore c'est de noter qu'il s'agit là de l'exemplaire latin le plus ancien du commentaire d'Averroès. Ce manuscrit précieux ne fait qu'augmenter le répertoire des copies les plus anciennes et, partant, uniques de cette nouvelle littérature scientifique et proprement philosophique qui détermina le visage du milieu intellectuel du XIIIe siècle. Car, avec Aristote, c'est la pensée humaine authentique, la philosophie qui entra de nouveau en Occident, et qui trouva bientôt un de ses plus grands continuateurs dans la personne de Thomas d'Aquin.

Sur le plan intellectuel, le Grand Siècle n'aurait pu être ce qu'il fut sans les premiers essais de traducteurs et sans l'appui des gens d'esprit ouvert, tel un Robert de Torigni. Grâce à lui, l'armarium du Mont Saint-Michel nous a conservé les prémices des traductions de la Physique, de la Psychologie (Traité de l'âme et le Traité de la mémoire d'Aristote), de l'Ethique et de la Métaphysique d'Aristote; c'est également à cet esprit d'ouverture qui caractérisa même après lui l'abbaye du Mont, que nous devons la conservation de l'exemplaire le plus ancien du Commentaire d'Ibn Rochd. La présence au Mont Saint-Michel des prémices de ces ouvrages philosophiques dont la nouveauté bouleversait et transformait complètement la vie intellectuelle du siècle de Saint Louis dans le domaine des sciences de la nature, des sciences de l'homme - ainsi la psychologie et la morale - et de la connaissance spéculative la plus élevée à savoir la métaphysique, s'accorde très bien avec la glose de la Chronique de Robert de Torigni. N'est-il pas permis alors à l'historien de conclure - à partir de cette convergence de faits - que les moines de l'abbaye du Mont Saint-Michel prirent une part active dans la préparation intellectuelle du Grand Siècle?


N O T E S

1 En ce qui concerne les détails historiques des manuscrits aristotéliciens du Mont Saint-Michel, nous renvoyons le lecteur à notre étude "Aristote au Mont Saint-Michel", publiée dans le Tome II du Millénaire Monastique du Mont Saint-Michel (Vie montoise et rayonnement intellectuel), éd. R. Foreville, Paris 1967, 289-312.

2 Les historiens continuent à débattre la question de savoir jusqu'à quel degré Saint Augustin connut la langue grecque et dans quelle mesure il fut capable d'assimiler cette culture. Voir à ce sujet l'ouvrage fondamental de Pierre Courcelle, Les lettres grecques en occident de Macrobe à Cassiodore Paris 1948, 137 sv. Dans ses Confessions (livre 1, c. 13), le Docteur d'Hippone reconnaît lui-même ne pas avoir eu une grande sympathie pour cette langue: "Quid autem erat causae, cur graecas litteras oderam, quibus puerulus imbuebar, ne nunc quidem mihi satis exploratum est ".

3 Voici le passage du décret de Charlemagne sur les écoles de l'église d'Osnabrük:

"Insuper vero eidem episcopo eiusque successoribus perpetuam concedimus licentiam, libertatem et ab omni regali imperio absolutionem, nisi forte contingat ut Imperator Romanorum et rex Graecorum coniugalia foedera inter filios eorum contrahi disponant : tunc Ecclesiae illius episcopus cum sumptu a rege vel ab imperatore adhibito, laborem simul et honorem illius legationis assumet. Et ea de causa statuimus quod in eodem loco Graecas et Latinas scholas in perpetuum manere ordinavimus, nec umquam clericos utriusque linguae gnaros deesse confidimus ". Cf. Migne, PL 98, col. 894.

4 Si un certain nombre des traités logiques d'Aristote étaient connus depuis Boèce, il n'en est pas de même en ce qui concerne Platon. Il n'existait pendant longtemps ( jusqu'au XVe siècle) qu'une traduction partielle de son Timée, due à Chalcidius, auteur du IVe siècle. Cependant, le platonisme exerça une influence considérable sur les penseurs du Moyen âge à travers des auteurs comme le Pseudo-Denys, dont les oeuvres furent traduites pour la première fois par Hilduin et Scot Erigène au IXe siècle.

5 Cf. ms. d'Avranches n° 229, fol. 194 r°. Ce manuscrit - le plus ancien (IXe-XIe siècles) des manuscrits aristotéliciens du Mont - contient également un grand nombre de mots philosophiques grecs écrits en caractères grecs ainsi que beaucoup d'étymologies dans les gloses. Il s'agit là des explications de la terminologie de la logique aristotélicienne.

6 Cf. Etienne Gilson, La philosophie au Moyen âge , Paris 1944, 337: " Le bilan du XIIe siècle".

7 "Fuit autem apud peripateticos tante auctoritatis scientia demonstrandi ut Aristotiles qui alios fere omnes et fere in omnibus philosophos superabat, hinc commune nomen sibi quodam proprietatis iure uendicaret, quod demonstratiuam tradiderat disciplinam. Ideo enim, ut aiunt, in ipso nomen philosophi sedit. Si michi non creditur, audiatur uel Burgundio Pisanus, a quo istud accepi." Cf. Ioannis Saresberiensis, Metalogicon, 1 IV, c. 7, éd. C. C. C.. Webb, Oxford, 1929, 171.

8 Cf. Fernand Van Steenberghen, La philosophie au XIIIe siècle Louvain 1966, 88 svv.

9 Cf. MS. d'Avranches n° 159, fol. 190 r°.

10 Le fol. 1 du manuscrit n° 17.14 de la bibliothèque capitulaire de Tolède contient le Prologue d'une traduction anonyme des Seconds Analytiques, dans lequel nous lisons: "Translationem vero Iacobi obscuritatis tenebris involvi silentio suo peribent Franciae magistri qui, quamquam illam translationem et commentarios ab eodem Iacobo translatos habent, tamen notitiam illius libri non audent profiteri".

11 Cf. Marie-Thérèse d'Alverny, "Les traductions d'Aristote et de ses commentateurs", Revue de Synthèse 89 (19G8), 131-132.

12 Cf. R. Walzer, "The history of Greek-arabic text translations. Texts and problems ", Revue philosophique de Louvain 57 (1959), 638-641.

13 Le catalogue, contenu actuellement aux fols. 110 v° - 111 r° du ms. lat. 13071 de la Bibl. Nat. de Paris, fut dressé par dom Le Michel en octobre 1639. On reconnaît son écriture sur les numérotations anciennes des manuscrits d'Avranches.

14 En ce qui concerne les deux manuscrits du XIIe siècle (Avranches n° 221 et 232) contenant les exemplaires les plus anciens des traductions latines des Libri naturales et de la métaphysique d'Aristote, leur provenance montoise doit être considérée comme certaine. Tous deux portent uniquement des provenances se référant au Mont: "Iste liber est montis Sancti Michaelis" (Avranches n 221, fol. 2 r° ); "Ex monasterio S. Michaelis in periculo maris " (Avranches 232, fol. 1r°, écriture de Le Michel), "Iste liber est M[ontisl S[ancti] M[ichaelis]" (fol. 201 r°, écriture du XIVe siècle), "Hic liber est de monte Sancti Michaelis Abrincensis diocesis" (fol. 225 r°), "Iste liber est John. (?) abbacie montis sancti Michaelis in periculo maris ordinis Sancti Benedicti " (ibid.).

Parmi les manuscrits aristotéliciens plus tardifs, il en est trois, à savoir les MS. 222, 227 et 228 d'Avranches, qui eurent d'autres propriétaires avant de devenir propriétés de l'armarium du Mont. En effet, nous trouvons au fol. 16 v° du MS. 222 la glose suivante: "Liber iste est de conventu Roch. (?) ordinis Predicatorum". Ce manuscrit du XIIIe siècle, contenant l'Ethique d'Aristote avec les gloses de Robert de Lincoln, fut donc propriété des dominicains et n'est devenu propriété des moines montois qu'en 1320, suivant la glose ajoutée ultérieurement (au XIVe siècle) au fol. 1 r°: "P. abbas monasteri montis sancti michaelis a magistro symone bedello facultatis decretorum anno MCCC XX. XVIII die mensis .Januarii".

Le manuscrit n° 227 fut la propriété d'un évêque, nommé Michel (peut-être Michel de Pontorson, évêque d'Avranches vers 1330?). En effet, sur les fols. 33 (et 91) nous lisons: "Iste (Hic) liber est, M. (Michaelis) episcopi". D'ailleurs, ce manuscrit ne comporte aucune glose qui pourrait prouver son appartenance ancienne au Mont Saint-Michel. Le manuscrit n° 228 (du XIIIe siècle) porte deux gloses au fol. 1 r°: "Michaellis..." (avec rature) "Liber... fuit magistri Mathei sui fratris". S'agirait-il d'un manuscrit, propriété du frère de l'évêque Michel (de Pontorson), que l'évêque aurait légué ensuite aux moines ? Notons cependant que les deux manuscrits figurent dans le catalogue de dom Le Michel.

Les provenances, dans les manuscrits aristotéliciens, sont marqués en général d'une écriture gothique du XIVe siècle. Il serait intéressant d'étudier un jour les provenances de tous les manuscrits montois, pour établir un catalogue critique de l'ancien armarium de l'abbaye du Mont Saint-Michel. En partant des provenances, il serait possible de reconstituer l'état de l'armarium au XIIIe ou XIVe siècles ce qui nous dispenserait de recourir au catalogue très récent de dom Le Michel.

Nous tenons à remercier vivement M. Delalonde, conservateur de la Bibliothèque Municipale d'Avranches, pour nous avoir facilité aimablement les recherches sur les manuscrits montois.

15 Le catalogue de l'armarium de l'abbaye du Bec se trouve dans le MS. d'Avranches n° 159, fol. 1 r° sv.

16 Ainsi p. e. le De anima (ms. d'Avranches 221, fol. 2-21 v°), la Metaphysica vetustissima (ms. d'Avranches, 232, fol. 201-225 v°), le De memoria (ms. d'Avranches 221, fol. 21 v° -24) et la Physica (ms. d'Avranches 221, fols. 25-86).

17 Sur le sens des Libri naturales, voir Fernand Van Steenberghen, La philosophie au XIIIe siècle, Louvain 1966, 83, 88 sv. On entendait par libri naturales la partie du Corpus Aristotelicum ayant trait à la philosophie de la nature.

18 Voir ici, note n° 8.

19 Cf. les manuscrits n° 224, 227, 228 et 232 d'Avranches.

20 Ce courant doctrinal hétérodoxe apparaît à l'Université de Paris vers 1260. Son représentant principal fut Siger de Brabant qui, au début de sa carrière, professa le monopsychisme, l'éternité du monde et la doctrine de la double vérité. Ses erreurs, avec celles d'autres, seront condamnées par l'évêque de Paris le 10 Décembre 1270. Cf. F. Van Steenberghen, op. cit., 472 sv.

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